Pour une Agence Africaine de notation !
Les agences de notation détiennent aujourd’hui un pouvoir croissant sur les économies africaines. Elles influencent, de manière parfois décisive, leur trajectoire macroéconomique et leur capacité à accéder aux marchés financiers.
Certes, ces agences S&P, Moody’s, Fitch, etc. produisent des analyses qui peuvent être pertinentes et utiles aux investisseurs. Mais leur pouvoir est devenu tellement considérable qu’une simple modification de quelques lettres peut suffire à renchérir le coût de la dette d’un État, à refroidir les investisseurs et à fragiliser davantage une économie déjà sous pression.
Et c’est précisément là que le débat doit commencer.
L’Afrique ne doit-elle pas créer ses propres agences de notation ?
Le cas du Sénégal est particulièrement révélateur.
En effet, notre pays vient de sortir à peine d’une crise de confiance majeure, après la découverte, par les autorités actuelles en septembre 2024, d’un niveau d’endettement considérable. Cette situation a eu des effets extrêmement négatifs : la transparence budgétaire a été profondément remise en question et le Sénégal doit aujourd’hui reconstruire sa crédibilité auprès de ses partenaires et des marchés.
Il est vrai que le gouvernement doit pleinement assumer cette réalité en travaillant inlassablement à rétablir la transparence, à améliorer la gouvernance financière, à maîtriser nos dépenses et à restaurer durablement la confiance.
Mais faut-il pour autant accepter que le Sénégal soit condamné à porter indéfiniment le poids de son passé ?
Au moment même où le FMI vient de parvenir avec Dakar à un accord au niveau des services sur un nouveau programme de 2,2 milliards de dollars, précisément destiné à accompagner le retour à la soutenabilité de la dette et à la stabilisation macroéconomique, l’agence S&P abaisse la note du Sénégal de CCC à CC, justifiant cette décision par les risques liés à la restructuration.
C’est un signal extrêmement sévère envoyé aux bailleurs!
C’est là que quelque chose doit être questionné.
Une agence de notation est censée mesurer le risque. Mais lorsque la notation elle-même contribue à augmenter le coût du financement, à réduire l’accès au marché et à aggraver les contraintes budgétaires, ne contribue-t-elle pas, paradoxalement, à créer une partie du risque qu’elle prétend mesurer ?
On dégrade un pays parce qu’il coûte cher à financer, puis cette dégradation contribue à rendre son financement encore plus cher.
Voilà le paradoxe du système qui ignore nos réalités politico-économiques
Ce n’est pas d’émettre l’idée d’une théorie complotiste. C’est une mécanique financière qu’il faut avoir le courage de regarder en face.
Ce débat n’est pas une lubie africaine. Des économistes de premier plan, comme Joseph Stiglitz et Nouriel Roubini, ont eux-mêmes questionné le pouvoir, les méthodes et les effets des agences de notation sur les marchés financiers. La CNUCED (UNCTAD) s’est également penchée sur la question d’éventuels biais dans la notation des pays en développement.
Et l’Afrique n’est plus disposée à subir ce système sans débat.
L’Union africaine travaille désormais à la mise en place d’une agence africaine de notation, avec une ambition claire : produire une évaluation du risque qui tienne davantage compte des réalités économiques, institutionnelles et financières du continent.
Il ne s’agit pas de demander une notation de complaisance, bien au contraire.
L’Afrique ne demande pas de meilleures notes. Elle demande seulement de meilleures règles.
Nous devons être capables de reconnaître nos erreurs, mais aussi de refuser qu’une économie entière soit réduite à une lettre ou à un chiffre produit depuis des bureaux parfois éloignés de ses réalités économiques et sociales.
Le Sénégal est en train de faire des efforts considérables pour rétablir sa crédibilité. Mais il doit également continuer à défendre sa souveraineté financière.
Car, en réalité, la question de fond dépasse largement notre pays.
Une question fondamentale se pose désormais :
Voulons-nous construire des économies capables de financer leur propre développement, ou des économies éternellement condamnées à demander la permission aux marchés pour investir dans leur propre avenir ?
Le temps est venu de remettre les agences de notation à leur juste place.
Elles doivent rester des instruments d’information et d’évaluation du marché, mais elles ne peuvent devenir les arbitres de la destinée économique des nations.
Et pour le Sénégal, le message doit être clair : Nous acceptons le jugement des marchés, mais nous refusons catégoriquement leur tutelle.


