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La Côte d’Ivoire face aux défis modernes : et si les solutions dormaient déjà dans nos universités ?

Orpaillage clandestin, déforestation, inondations : ces crises sont étudiées depuis des années dans les universités ivoiriennes. Mémoires, thèses et publications accumulent données, diagnostics et pistes de solutions, alors que les mêmes problèmes persistent. Le défi est désormais de créer un véritable pont entre recherche scientifique et décision publique.

Ouattara Zana Abou
23 août 2026·8 min de lecture·40 vues
La Côte d’Ivoire face aux défis modernes : et si les solutions dormaient déjà dans nos universités ?
© AxInfos/J. Dupont

★ Points clés

  • •Les universités ivoiriennes produisent déjà des recherches sur de nombreux défis nationaux.
  • •Les mémoires et thèses peuvent fournir données, cartographies, diagnostics et recommandations directement exploitables.
  • •Orpaillage clandestin, déforestation et inondations persistent malgré l’existence de travaux scientifiques sur leurs causes.
  • •La Côte d’Ivoire gagnerait à institutionnaliser l’utilisation de la recherche dans la conception et l’évaluation des politiques publiques.

Et si une partie des réponses se trouvait déjà dans les universités ?

Chaque année, des étudiants en Master, des doctorants, des enseignants-chercheurs et des laboratoires ivoiriens travaillent sur des problèmes qui occupent régulièrement l’actualité nationale. L’orpaillage clandestin, la dégradation des forêts, les inondations à Abidjan, l’érosion côtière, la pollution, l’agriculture ou encore les conflits fonciers ne sont pas seulement des sujets de débat public : ce sont aussi des objets de recherche. La Côte d’Ivoire dispose aujourd’hui de neuf universités publiques et de plus de 300 000 étudiants dans son enseignement supérieur, selon le portail du ministère. Elle dispose également d’une Bibliothèque virtuelle nationale permettant de rechercher des thèses, mémoires, articles et autres travaux académiques. La question n’est donc plus seulement de savoir si le pays produit de la connaissance, mais ce qu’il fait de cette connaissance une fois produite.

Des mémoires et des thèses qui documentent des problèmes très concrets

Un mémoire de Master ou une thèse n’est pas uniquement un document permettant d’obtenir un diplôme. Lorsqu’il est rigoureusement conduit, ce travail peut produire des enquêtes de terrain, des cartes, des séries de données, identifier les populations exposées, analyser les causes d’un phénomène et tester des solutions. Sur l’orpaillage, par exemple, des chercheurs ivoiriens travaillent depuis plusieurs années sur ses dimensions environnementales, sociales et territoriales. Une publication de l’Université Peleforo Gon Coulibaly analysait dès 2019 les limites d’une réponse essentiellement répressive et avançait la gestion participative comme piste face à l’orpaillage clandestin dans le Nord. Aujourd’hui encore, l’IRD travaille avec des partenaires ivoiriens sur les « mines et environnement », notamment l’orpaillage et les conflits fonciers, tandis que des équipes de l’Université Nangui Abrogoua et de l’Université Félix Houphouët-Boigny participent à des recherches sur les conséquences de l’exploitation de l’or. Autrement dit, une expertise existe déjà sur le terrain : elle doit être davantage transformée en outil d’action.

Inondations et déforestation : la science connaît déjà une partie des mécanismes

Le constat est similaire face aux inondations. Des travaux universitaires ont étudié la vulnérabilité des ménages dans des quartiers d’Abidjan, tandis que des recherches plus récentes utilisent désormais télédétection, systèmes d’information géographique et intelligence artificielle pour cartographier les zones exposées. Une étude publiée en février 2026 sur le bassin de Bonoumin-Palmeraie utilise ainsi des données géospatiales et un modèle de machine learning pour évaluer la susceptibilité aux inondations. Une thèse doctorale publiée en 2026 travaille également sur la modélisation des inondations urbaines à Abidjan à partir de données satellitaires, précisément pour répondre au manque de données hydrométéorologiques. Même logique pour les forêts : la déforestation ivoirienne est étudiée depuis des décennies par des chercheurs qui interrogent aussi bien ses causes économiques que les politiques de conservation. Le problème n’est donc pas toujours l’absence de diagnostic scientifique. Il est aussi dans la capacité à faire circuler ce diagnostic jusqu’aux administrations qui aménagent, réglementent, contrôlent et investissent.

Pourquoi les problèmes persistent-ils malgré les recherches ?

Il serait injuste d’affirmer que l’État ignore systématiquement les chercheurs : des programmes publics, des collaborations universitaires et des partenariats internationaux existent. Le projet PRESED-CI 2 a, par exemple, accompagné et évalué treize projets de recherche et thèses sur plusieurs sites universitaires ivoiriens. Mais une faiblesse demeure : produire une recherche ne signifie pas automatiquement qu’elle entrera dans le circuit de décision. Un mémoire peut être soutenu, validé puis peu diffusé. Une thèse de plusieurs centaines de pages peut contenir des recommandations utiles sans être traduite en note de cinq pages exploitable par un ministère. À l’inverse, une administration confrontée à une urgence peut commander une nouvelle étude sans savoir qu’une équipe universitaire possède déjà plusieurs années de données sur le même territoire. Il faut donc sortir d’une logique où université et administration travaillent trop souvent sur deux temporalités différentes : la première produit de la connaissance, la seconde cherche des réponses opérationnelles.

Transformer les universités en véritables partenaires de l’action publique

Le gouvernement pourrait institutionnaliser ce lien. Première piste : créer une plateforme nationale ouverte recensant les mémoires de Master, thèses, publications, données et recommandations par territoire et par enjeu public, en renforçant les outils numériques déjà existants. Deuxième piste : imposer pour les recherches financées sur fonds publics une courte « note de politique publique » résumant problème, données, résultats, limites et recommandations. Troisième piste : installer dans les ministères stratégiques des cellules permanentes de liaison avec les universités, capables d’identifier les recherches utiles avant le lancement d’un programme ou d’un appel d’offres. Quatrième piste : financer des contrats de recherche directement liés aux priorités nationales — cartographie des sites d’orpaillage, restauration forestière, prévision des inondations, pollution des eaux, agriculture résiliente — avec obligation d’expérimentation sur le terrain. Enfin, les chercheurs devraient être associés non seulement au diagnostic, mais aussi à l’évaluation indépendante des politiques publiques : une recommandation scientifique n’a de valeur que si son efficacité peut ensuite être mesurée.

Faire de la connaissance produite en Côte d’Ivoire un outil de souveraineté

La recherche universitaire ne supprimera pas, à elle seule, l’orpaillage clandestin, les inondations ou la déforestation. Ces problèmes impliquent des intérêts économiques, des comportements sociaux, des choix politiques, des moyens financiers et des capacités administratives. Mais gouverner sans exploiter suffisamment les connaissances disponibles revient à se priver volontairement d’un instrument de décision. La Côte d’Ivoire dispose déjà de chercheurs, de laboratoires et de collaborations scientifiques travaillant sur le climat, l’eau, l’agriculture, les ressources naturelles, les mines et les transformations sociales. Le prochain défi consiste à faire du mémoire et de la thèse autre chose qu’une dernière étape universitaire : une matière première de la politique publique. À l’heure où les défis deviennent plus complexes, valoriser la recherche produite par les universités ivoiriennes n’est pas seulement défendre le monde académique. C’est permettre à l’État de décider avec davantage de données, d’anticipation et de connaissance du terrain.

La Côte d’Ivoire ne manque pas seulement de solutions : certaines sont peut-être déjà documentées dans ses universités ; le véritable défi est désormais de transformer la recherche scientifique en décisions publiques, expérimentations de terrain et résultats mesurables.

Chronologie

Au moins depuis les années 2010

Travaux universitaires sur l’orpaillage clandestin et la gestion participative dans le Nord ivoirien

2016-2021

Programme PRESED-CI 2 soutenant et évaluant notamment des projets de recherche et des thèses

Années 2020

Développement de travaux universitaires sur la vulnérabilité aux inondations à Abidjan

En cours en 2026

Poursuite des programmes de recherche associant l’IRD et les universités ivoiriennes sur le climat, l’eau, l’environnement, les mines et l’orpaillage

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