Africa Next Awards 2026 : du 113 à Mon Afrique, Mokobé a fait du continent bien plus qu’un refrain
Du 113 à Mon Afrique, Mokobé construit depuis plus de vingt ans un lien entre rap français et cultures africaines. Un parcours artistique, entrepreneurial et engagé distingué à Paris.


Bien avant que l’Afrique devienne une tendance dans les musiques urbaines
Aujourd’hui, voir un rappeur français collaborer avec des artistes de Lagos, Abidjan, Kinshasa, Dakar ou Bamako paraît presque naturel. Les frontières musicales se sont considérablement effacées, les Afrobeats remplissent les grandes salles européennes et les collaborations entre artistes des diasporas et du continent se multiplient. Au début des années 2000, le paysage était très différent.
Mokobé avait déjà compris quelque chose qui allait devenir évident des années plus tard : son histoire française et son histoire africaine n’avaient aucune raison d’être séparées.
Né en France et grandi à Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, Mokobé Traoré appartient à une famille profondément liée au Mali, avec également des attaches sénégalaises et mauritaniennes. Dans ses interviews, il parle depuis longtemps de cette pluralité comme d’une richesse plutôt que comme d’une identité à choisir.
Cette manière de penser va traverser toute sa carrière. Des premières années du 113 à ses albums solo, des grandes scènes françaises à Bamako, Dakar ou Abidjan, l’Afrique n’apparaît jamais chez lui comme un décor ajouté à une carrière déjà construite en France. Elle en constitue l’un des fils rouges.
Le 3 septembre 2026, aux Folies Bergère à Paris, les Africa Next Awards distingueront ce parcours. Plus de trente ans après ses premiers pas dans le hip-hop, Mokobé continue d’occuper une place assez singulière : celle d’un artiste qui a participé à l’histoire du rap français tout en travaillant constamment à maintenir ouvertes les passerelles avec le continent africain.
Vitry-sur-Seine, là où tout commence
Pour comprendre Mokobé, il faut d’abord revenir à Vitry. Au début des années 1990, le Val-de-Marne est l’un des territoires où se construit une partie importante de la culture hip-hop française. Les groupes se forment entre quartiers, les premiers studios s’organisent, les collectifs se croisent et une génération apprend encore son métier loin de l’industrie musicale traditionnelle.
C’est dans cet environnement que Mokobé se rapproche de Rim’K et AP. Ensemble, ils fondent le 113, dont le nom renvoie au bâtiment 113 de la cité Camille-Groult, lieu emblématique de leur jeunesse.
Le trio rejoint ensuite la Mafia K’1 Fry, collectif majeur du rap du Val-de-Marne où gravitent également Kery James, Rohff, Manu Key, Intouchable ou encore DJ Mehdi.
Mokobé occupe rapidement une position particulière au sein du groupe. Il n’est pas nécessairement celui qui pose le plus de couplets sur les albums. Son rôle se joue aussi ailleurs : dans les idées, l’image, les relations, la manière de présenter le groupe et d’imaginer ce qui peut le faire sortir du seul cercle du rap.
À l’époque, Le Parisien le décrit même comme le « manager officieux » du 113. L’expression est intéressante parce qu’elle dit déjà quelque chose de sa manière d’envisager le métier : être artiste, pour lui, ne consiste pas uniquement à prendre un micro.
Quand trois jeunes de Vitry arrivent aux Victoires de la Musique
À la fin des années 1990, les choses s’accélèrent. Après un premier EP et plusieurs apparitions remarquées, le 113 sort Les Princes de la ville en 1999. L’album, largement façonné par les productions de DJ Mehdi, va devenir l’un des disques marquants du rap français de cette période.
Les Princes de la ville, Jackpotes 2000, Ouais gros ou encore Tonton du bled dépassent rapidement le public habituel du hip-hop. Ce dernier morceau, construit autour du voyage entre la France et le pays d’origine, devient progressivement un hymne pour une partie de la jeunesse issue de l’immigration. Le succès conduit le 113 jusqu’aux Victoires de la Musique.
Le 11 mars 2000, le groupe remporte deux trophées : celui de l’album rap, reggae ou groove de l’année pour Les Princes de la ville et celui de la Révélation de l’année, toutes catégories musicales confondues. L’image restera dans l’histoire du rap français : le 113 débarque sur la scène du Zénith de Paris à bord d’une Peugeot 504 break, clin d’œil direct à l’univers de Tonton du bled.
Ce soir-là, Mokobé, Rim’K et AP ne remportent pas seulement deux récompenses. Ils font entrer au cœur d’une cérémonie musicale nationale une esthétique, un langage et une histoire sociale qui avaient encore beaucoup de mal à y trouver leur place.
Mais Mokobé regarde déjà de l’autre côté de la Méditerranée
Le succès du 113 aurait pu suffire. Mokobé choisit pourtant progressivement de développer un projet différent, plus personnel et beaucoup plus directement tourné vers ses racines africaines.
Il voyage régulièrement sur le continent, rencontre des artistes, observe les scènes locales et travaille depuis longtemps avec plusieurs univers musicaux. Avec le 113, il participe déjà à des rapprochements inattendus, notamment avec Magic System. La rencontre entre rap français, coupé-décalé, sonorités maliennes ou musiques d’Afrique de l’Ouest devient progressivement une évidence pour lui. En 2007, cette intuition prend la forme d’un album. Son titre ne laisse aucune place au doute : Mon Afrique.
« Mon Afrique », un album pensé comme une passerelle
Mokobé ne voulait pas simplement ajouter quelques percussions africaines à un disque de rap français. Pour préparer Mon Afrique, il part travailler entre Paris, Bamako, Dakar et Abidjan. Il veut enregistrer sur place, rencontrer les artistes dans leur environnement et donner au projet une identité qui ne soit pas fabriquée uniquement depuis un studio parisien. La liste des invités permet de comprendre l’ambition.
Salif Keïta apparaît sur Mali Forever. Youssou N’Dour participe à Profitez. Tiken Jah Fakoly, Amadou & Mariam, Manu Chao et Fou Malade se retrouvent sur Politic Amagni. Seun Kuti et Egypt 80 prolongent l’héritage de Fela Kuti. Fally Ipupa est présent sur Malembe. Viviane N’Dour, Sékouba Bambino et plusieurs autres artistes africains complètent le projet.
La France du rap est également là : Diam’s, Booba et les membres du 113 participent à l’album. Même l’humour ivoirien trouve sa place avec Michel Gohou. Ce casting aurait facilement pu tourner à la démonstration de prestige. Pourtant, l’idée derrière le disque est plus personnelle. Mokobé veut parler de double culture.
Refuser de choisir entre la France et l’Afrique
Lors de la sortie de Mon Afrique, Mokobé explique très clairement ce qu’il cherche à faire : affirmer en même temps sa culture française et son héritage africain. Il trouve alors étonnant que le rap français regarde aussi systématiquement vers les États-Unis alors qu’une grande partie de son histoire musicale plonge elle-même ses racines en Afrique.
Pour lui, le continent possède des rythmes, des instruments, des langues, des artistes et un patrimoine suffisamment riches pour nourrir une musique urbaine moderne sans qu’il soit nécessaire de reproduire automatiquement les modèles américains. Mais le projet comporte aussi une dimension d’image.
Mokobé explique vouloir combattre les caricatures persistantes sur l’Afrique et présenter un continent créatif, culturellement puissant et capable de produire ses propres références. Le message paraît presque banal aujourd’hui tant cette idée s’est installée dans la culture populaire. En 2007, elle l’était beaucoup moins.
Le succès de Mon Afrique lui permet de multiplier les concerts en Europe, en Afrique et aux États-Unis. Il confirme surtout qu’une musique assumant simultanément ses racines africaines et son inscription dans le rap français peut trouver son public sans devoir choisir entre les deux.
Chez Mokobé, la fête n’a jamais empêché les sujets plus lourds
Son personnage public est souvent associé à l’énergie, à la fête, aux expressions populaires et à une certaine capacité à faire danser. Ce serait pourtant une erreur de réduire sa musique à cette dimension.
Mon Afrique contient notamment Nuit de flammes, enregistré avec Diam’s. Le morceau revient sur l’incendie dramatique d’un immeuble du boulevard Vincent-Auriol à Paris, dans la nuit du 25 au 26 août 2005. Dix-sept personnes avaient perdu la vie, dont quatorze enfants, dans un bâtiment où vivaient plusieurs familles d’origine africaine. Mokobé connaissait cette réalité sociale. Il choisit de citer les victimes dans le morceau et d’interroger les responsabilités autour du drame.
Cette manière d’associer musique populaire et sujets sociaux se retrouve régulièrement dans son parcours. Sans faire de chaque titre un manifeste politique, il intervient sur les questions de discriminations, de précarité, de jeunesse, de diversité ou encore de place des diasporas dans la société française.
Son rapport à Vitry reste également très fort. Malgré les années, les succès et les déplacements, l’artiste continue de se présenter comme un enfant de cette ville et de participer à différentes initiatives locales.
Le Mali finit par le décorer
En parallèle, son lien avec le Mali devient de plus en plus institutionnel. En 2008, il reçoit déjà une reconnaissance comme artiste de la diaspora malienne. Quelques mois plus tard, l’État franchit une étape supplémentaire. Le 19 janvier 2009, Mokobé est élevé au rang de Chevalier de l’Ordre national du Mali par le président Amadou Toumani Touré.
Pour un rappeur de la diaspora encore âgé d’une trentaine d’années, la distinction est particulièrement forte. Elle récompense évidemment son parcours artistique, mais aussi la visibilité qu’il donne au Mali et à la culture du pays dans ses projets internationaux.
Mokobé accueille la décoration avec une fierté qu’il ne cherche pas à dissimuler. Il expliquera à plusieurs reprises que cette reconnaissance venue du pays de ses origines possède pour lui une dimension très particulière. Le rappeur de Vitry devient ainsi officiellement l’un des ambassadeurs culturels reconnus par le Mali.
Après Mon Afrique, le continent reste au centre
Quatre ans après son premier album solo, Mokobé poursuit cette direction avec Africa Forever. Le titre confirme qu’il ne considérait pas Mon Afrique comme un concept ponctuel. Le projet continue de mêler hip-hop et artistes du continent, avec notamment Oumou Sangaré, DJ Arafat, Fodé Baro ou encore des artistes caribéens et français.
Au fil des années, Mokobé travaille avec plusieurs générations de musiciens. En 2023 encore, il retrouve Fally Ipupa sur Carré, plus de quinze ans après leur première collaboration sur Mon Afrique. Cette longévité est importante. Elle permet de distinguer une relation culturelle durable d’une simple tendance musicale.
Mokobé n’a pas commencé à parler du continent lorsque les sonorités africaines sont devenues rentables sur les plateformes. Il en parlait déjà lorsqu’il fallait encore expliquer pourquoi un rappeur français avait choisi d’enregistrer un album entre Bamako, Dakar, Abidjan et Paris.
Un artiste qui a toujours regardé au-delà du micro
L’appellation d’entrepreneur culturel correspond également à une réalité ancienne de son parcours. Depuis le 113, Mokobé s’intéresse à la construction des projets autant qu’à leur interprétation. Image, communication, relations avec les artistes, choix de collaborations, événements : il a longtemps assumé une fonction proche de celle d’un développeur de projets à l’intérieur même de ses aventures musicales. Il a également exploré d’autres secteurs.
À la fin des années 2010, il s’associe notamment au footballeur Mamadou Sakho et au chef Xavier Pincemin dans le développement de TacoShake, un concept de restauration. L’expérience ne dure pas éternellement et Mokobé cède ensuite ses parts, mais elle confirme une habitude : ne pas considérer la musique comme son seul terrain possible.
Cinéma, événements, entrepreneuriat, actions associatives ou projets liés aux diasporas se sont ajoutés au fil du temps à sa carrière d’artiste. Cette capacité à circuler entre plusieurs univers explique en partie pourquoi il reste présent plus de trente ans après la naissance du 113.
En 2022, sa vie bascule à cause d’un moustique
Il existe cependant un avant et un après 2022 dans son rapport à l’engagement. Au début de cette année-là, Mokobé se trouve en Côte d’Ivoire lorsqu’il contracte un neuropaludisme, forme particulièrement grave de la maladie. Son état se détériore rapidement.
Il est hospitalisé une dizaine de jours à Abidjan, puis rapatrié médicalement vers Paris. Pendant le vol, son état impose une intubation. Mokobé tombe dans le coma avant d’être finalement pris en charge à l’hôpital Necker.
Lorsqu’il revient publiquement sur cette période quelques semaines plus tard, son témoignage tranche avec l’image de l’artiste toujours souriant que beaucoup connaissent. Il explique avoir réellement pensé qu’il pouvait mourir. L’expérience transforme ensuite une maladie qu’il connaissait déjà en combat personnel.
Faire de son propre accident une campagne de prévention
Depuis cet épisode, Mokobé utilise régulièrement son audience pour parler du paludisme. Son message vise notamment les diasporas africaines vivant en Europe. Beaucoup de personnes originaires de zones où le paludisme circule peuvent, au fil des années, sous-estimer le risque lorsqu’elles retournent sur le continent. Mokobé répète désormais que la maladie peut toucher tout le monde et insiste sur la prévention, le diagnostic et la prise en charge rapide.
Il participe à des rencontres consacrées au paludisme et apporte son témoignage auprès d’acteurs engagés dans la lutte contre cette maladie. Le sujet est loin d’être marginal. En 2024, l’Afrique concentrait encore environ 95 % des cas et des décès liés au paludisme dans le monde.
Chez Mokobé, cette mobilisation possède donc une dimension particulièrement intime. Il ne défend pas une cause choisie dans un catalogue d’engagements. Il parle d’une maladie dont il est lui-même sorti après plusieurs semaines d’hospitalisation et un passage par le coma.
Vitry, Bamako et tout ce qu’il y a entre les deux
C’est peut-être la meilleure manière de résumer le parcours de Mokobé : il n’a jamais vraiment voulu choisir. Ni entre Vitry et Bamako. Ni entre la culture française et les héritages africains. Ni entre le rap et les musiques du continent. Ni même entre le divertissement et l’engagement.
Cette position lui a permis d’être compris simultanément par plusieurs publics. Pour une partie de la jeunesse française issue des diasporas, le 113 représentait déjà à la fin des années 1990 une manière de parler de la banlieue sans couper le lien avec les pays des parents.
Pour certains publics africains, Mokobé est devenu l’un des artistes français ayant le plus ouvertement revendiqué son appartenance au continent à une époque où cette affirmation était moins présente dans le rap hexagonal. Et pour lui-même, cette circulation permanente semble être devenue une manière de vivre sa propre identité.
Il ne parle pas d’Afrique à distance. Il voyage sur le continent, y travaille, y enregistre, y construit des collaborations et y maintient des relations depuis plusieurs décennies.
Une reconnaissance qui dépasse déjà la musique
Les distinctions accumulées racontent elles aussi cette double trajectoire.
Les Victoires de la Musique consacrent le 113 en France en 2000. Le Mali le fait Chevalier de son Ordre national en 2009. Vitry-sur-Seine lui rend également hommage pour son parcours et son engagement local. En 2022, il reçoit une médaille de l’Égalité dans le cadre d’une reconnaissance de ses actions sociales. Ces récompenses ne viennent pas du même univers et c’est précisément ce qui les rend intéressantes.
Certaines consacrent l’artiste. D’autres le représentant de la diaspora. D’autres encore distinguent l’engagement citoyen. Mokobé a finalement construit sa carrière dans l’espace situé entre ces différentes identités.
Plus de trente ans après, le pont tient toujours
L’histoire aurait pu s’arrêter aux années 2000. Le 113 possède déjà sa place dans le patrimoine du rap français. Les Princes de la ville continue d’être cité parmi les albums importants du genre et Tonton du bled a traversé les générations au point de retrouver une nouvelle actualité plus de vingt ans après sa sortie. Mokobé aurait pu simplement vivre sur cette histoire. Il a préféré continuer à alimenter la suivante.
Son parcours solo, ses collaborations avec le continent, son implication auprès des diasporas, son engagement social et, plus récemment, son action de sensibilisation contre le paludisme ont progressivement ajouté d’autres dimensions à l’image du rappeur révélé avec le 113.
Le 3 septembre 2026, lorsqu’il sera distingué sur la scène des Folies Bergère dans le cadre des Africa Next Awards, c’est donc bien davantage qu’une carrière musicale qui sera célébrée.Ce sera aussi une certaine manière d’habiter la diaspora : réussir en France sans considérer qu’il faut mettre l’Afrique à distance pour avancer. Depuis plus de vingt ans, Mokobé répète en musique qu’il sait d’où il vient. Le plus intéressant est probablement qu’il n’a jamais cessé d’y retourner.