Africa Next Awards 2026 : Laurent Loukou, l’homme du virage long-courrier d’Air Côte d’Ivoire, sera distingué à Paris
De Nouvelle Air Ivoire à ASKY puis Air Côte d’Ivoire, Laurent Loukou a passé plus de vingt ans dans l’aérien. En 2026, il incarne le virage international de la compagnie ivoirienne.


Dans l’aérien, Laurent Loukou n’est pas arrivé hier
Lorsque Laurent Loukou prend officiellement les commandes d’Air Côte d’Ivoire en février 2021, il ne découvre ni la compagnie ni les difficultés très particulières du transport aérien africain. Il travaille déjà dans cet univers depuis près de vingt ans et fait partie de l’équipe dirigeante d’Air Côte d’Ivoire depuis sa création.
Son histoire professionnelle commence pourtant ailleurs. À la fin des années 1990, il travaille dans les télécommunications, notamment chez Telecel, avant un passage dans la distribution. Formé au marketing et à l’ingénierie commerciale à l’INSTEC d’Abidjan, il complète plus tard son parcours par un Aerospace MBA à Toulouse Business School, spécialisé dans le transport aérien.
C’est en 2002 que l’aviation devient réellement son métier. Il rejoint Nouvelle Air Ivoire, où il occupe pendant près de neuf ans des responsabilités commerciales et marketing. Cette période compte beaucoup dans son parcours : elle lui permet d’apprendre le transport aérien par le marché, les tarifs, les lignes, les habitudes des voyageurs et la nécessité de remplir un avion suffisamment pour qu’une route reste économiquement viable.
En 2011, il quitte la Côte d’Ivoire pour Lomé et rejoint ASKY Airlines. Il y devient directeur commercial et des opérations au sol. L’expérience est relativement courte, jusqu’en août 2012, mais stratégique : ASKY est alors en plein développement de son modèle régional, en coopération étroite avec Ethiopian Airlines. Laurent Loukou y observe de l’intérieur la construction d’un réseau ouest et centrafricain organisé autour d’un hub. Quelques semaines plus tard, une nouvelle aventure commence à Abidjan.
2012 : participer à la construction d’une nouvelle compagnie nationale
Air Côte d’Ivoire est créée en mai 2012. Ses premiers vols commerciaux débutent en novembre de la même année. Laurent Loukou rejoint l’entreprise dès septembre comme directeur général adjoint.
Il ne rejoint donc pas une compagnie déjà installée. Il participe à une structure qui doit encore construire son réseau, recruter ses équipes, installer ses méthodes, convaincre ses partenaires et trouver sa place dans un ciel ouest-africain où plusieurs compagnies nationales ont disparu au fil des années.
Pendant plus de huit ans, il travaille aux côtés du premier directeur général, René Decurey, et conserve un ancrage marqué dans les fonctions commerciales et marketing. Air Côte d’Ivoire développe progressivement un réseau régional reliant Abidjan aux principales capitales d’Afrique de l’Ouest et centrale, tout en desservant plusieurs villes ivoiriennes.
Cette connaissance intime de la compagnie explique en grande partie le choix effectué début 2021 lorsqu’il faut préparer la succession de René Decurey : plutôt qu’un dirigeant extérieur, le conseil d’administration choisit un cadre qui connaît déjà l’entreprise depuis ses premiers mois.
Prendre les commandes au pire moment
Il y a toutefois des promotions plus confortables que d’autres. Lorsque Laurent Loukou devient directeur général le 25 février 2021, le transport aérien mondial sort à peine de l’un des plus grands chocs de son histoire. La pandémie de Covid-19 a fermé les frontières, immobilisé les avions et asséché les revenus des compagnies.
Air Côte d’Ivoire n’a pas été épargnée. Entre mars et juillet 2020, ses appareils sont restés cloués au sol pendant plusieurs mois. La compagnie avait alors estimé à environ 48 milliards de FCFA la perte de revenus provoquée par la crise. L’État ivoirien avait dû intervenir financièrement pour soutenir le transporteur national.
Laurent Loukou prend donc les commandes d’une entreprise qui doit reprendre ses vols, faire revenir les passagers, restaurer ses équilibres économiques et, en même temps, ne pas abandonner ses ambitions de développement.
C’est probablement cette période qui permet de mieux comprendre le dirigeant qu’il est devenu. Avant de parler d’A330, de Paris ou de nouvelles destinations internationales, il fallait d’abord consolider ce qui existait déjà.
Retrouver l’équilibre avant de penser plus grand
Les années suivantes montrent une amélioration progressive de la situation économique de la compagnie. Air Côte d’Ivoire indique avoir retrouvé un résultat d’exploitation positif à partir de 2021. En janvier 2024, Laurent Loukou expliquait que les comptes avaient été quasiment équilibrés en 2022 et totalement équilibrés en 2023.
En 2024, le résultat bénéficiaire communiqué par la compagnie atteint environ 1,48 milliard de FCFA, en progression de 125 % par rapport à l’exercice précédent. Ces chiffres restent ceux d’une entreprise entière et ne peuvent évidemment pas être attribués à un seul dirigeant. Ils témoignent toutefois du contexte dans lequel Air Côte d’Ivoire a pu passer à une nouvelle phase de son développement. A mesure que la situation se stabilise, une question revient : jusqu’où doit aller une compagnie construite essentiellement autour du réseau régional ?
Pour Laurent Loukou, rester durablement cantonné à l’Afrique de l’Ouest et centrale finirait par limiter le potentiel d’Air Côte d’Ivoire.
Le long-courrier, un projet préparé pendant des années
Le pari n’est pas né en 2025 avec l’arrivée d’un nouvel avion.
Dès 2022, Air Côte d’Ivoire passe commande de deux Airbus A330-900neo. L’objectif est clair : utiliser le réseau régional construit depuis Abidjan pour alimenter à terme des lignes intercontinentales et permettre aux voyageurs venant de plusieurs capitales africaines de poursuivre leur trajet vers l’Europe ou d’autres continents avec la compagnie ivoirienne.
Laurent Loukou défend cette stratégie à partir d’un constat : le trafic aérien à l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest et centrale reste relativement limité alors qu’une grande partie des déplacements internationaux de la région s’effectue vers l’extérieur du continent. Dans sa vision, le long-courrier n’est donc pas un produit de prestige ; il doit compléter le réseau régional existant et renforcer le rôle d’Abidjan comme plateforme de correspondance.
La concrétisation arrive en septembre 2025 lorsque la compagnie réceptionne son premier Airbus A330-900neo à Toulouse. Pour la première fois de son histoire, Air Côte d’Ivoire dispose d’un gros-porteur capable d’assurer directement des liaisons intercontinentales.
L’appareil est configuré en quatre classes, avec Première, Affaires, Premium Economy et Economique. Ce choix traduit également l’orientation défendue par Laurent Loukou : positionner Air Côte d’Ivoire sur une offre qu’il qualifie lui-même de « premium », plutôt que de chercher uniquement à concurrencer les autres transporteurs sur les prix.
Abidjan–Paris, le vol qui change la dimension de la compagnie
Quelques semaines après la livraison du premier A330neo, Air Côte d’Ivoire ouvre sa première liaison régulière hors du continent africain : Abidjan–Paris.
Le symbole est important. Jusqu’alors, la compagnie transportait essentiellement les voyageurs entre la Côte d’Ivoire et les autres pays africains. En desservant directement Paris, elle entre dans une autre catégorie de concurrence, face à des compagnies internationales disposant d’une expérience du long-courrier bien plus ancienne et de moyens considérables.
Laurent Loukou ne cache pas la difficulté. Le marché Abidjan–Paris est très disputé et historiquement dominé par des opérateurs étrangers. Mais pour lui, la question va au-delà d’une simple nouvelle route : il s’agit de démontrer qu’un transporteur basé en Afrique de l’Ouest peut construire progressivement son propre réseau international plutôt que se limiter à acheminer ses passagers vers les hubs des grandes compagnies étrangères.
En août 2026, la transformation est visible jusque dans la flotte. Air Côte d’Ivoire dispose désormais de 14 appareils, dont deux Airbus A330, trois A320, cinq A319 et quatre Q400. Plus de 70 % des avions ont été acquis neufs.
Derrière les avions, une bataille pour les compétences
L’un des aspects les moins visibles du projet Air Côte d’Ivoire concerne pourtant les femmes et les hommes capables de faire voler ces avions.
Acheter un appareil est une chose. Former les pilotes, les mécaniciens, les personnels navigants, les techniciens et les responsables opérationnels nécessaires pour exploiter une flotte moderne en est une autre.
La compagnie a donc développé des programmes de formation en partenariat avec l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro. Dès 2024, elle indiquait avoir déjà formé 32 pilotes et 20 mécaniciens dans ses propres programmes et vouloir augmenter fortement le nombre de professionnels ivoiriens dans ces métiers.
Cette orientation continue en 2026. En avril, Laurent Loukou se rend à l’INP-HB pour rencontrer la troisième promotion du programme Ab Initio d’Air Côte d’Ivoire. Après cinq mois de formation théorique en Côte d’Ivoire, les élèves doivent rejoindre Addis-Abeba pour dix-neuf mois de formation pratique.
Pour le dirigeant, le développement d’une compagnie africaine ne peut donc pas reposer éternellement sur l’achat de compétences à l’étranger. La construction d’une expertise locale devient une partie du projet industriel.
Une ambition qui dépasse désormais Air Côte d’Ivoire
Cette réflexion prend une nouvelle dimension en janvier 2026. Air Côte d’Ivoire et la Banque africaine de développement signent une lettre d’intention visant à travailler ensemble sur trois sujets particulièrement lourds pour les compagnies africaines : le financement des avions, la formation des professionnels de l’aérien et la durabilité.
Le projet envisage notamment un développement des programmes de formation des pilotes et mécaniciens, mais aussi la possibilité de créer un centre d’excellence ouest-africain consacré aux métiers aéronautiques. Les discussions portent également sur le développement d’infrastructures de maintenance, domaine dans lequel de nombreuses compagnies africaines restent dépendantes de prestataires étrangers.
Sur ce terrain, Laurent Loukou défend une vision plus large que celle de sa seule entreprise : faciliter l’accès des compagnies africaines au financement des avions, améliorer les capacités locales de maintenance et de formation et créer des conditions permettant aux transporteurs du continent de concurrencer davantage les grands opérateurs internationaux.
Il plaide également pour des règles de concurrence plus équilibrées dans le cadre de l’ouverture du ciel africain.
Pour lui, un avion n’est pas seulement un moyen de transport
C’est peut-être sur ce point que le discours de Laurent Loukou devient le plus personnel.
Lorsqu’il parle du développement d’Air Côte d’Ivoire, il revient régulièrement à une idée : une compagnie aérienne nationale n’est pas une entreprise ordinaire. Elle transporte évidemment des passagers, mais elle transporte également des touristes, des investisseurs, des marchandises, des compétences et, avec eux, une partie de l’activité économique d’un pays.
Le réseau domestique d’Air Côte d’Ivoire dessert aujourd’hui notamment Bouaké, Korhogo, Man, San Pedro et Odienné. À l’échelle continentale, la compagnie dessert une vingtaine de destinations et affirme avoir transporté environ 7,4 millions de voyageurs entre 2013 et 2024.
Pour Laurent Loukou, la connectivité est donc aussi une question d’intégration économique. Relier Abidjan à Dakar, Cotonou, Lagos, Kinshasa ou Johannesburg ne consiste pas uniquement à déplacer des personnes d’un aéroport à l’autre : ces lignes raccourcissent les distances entre marchés, entreprises et populations dans une région où voyager d’une capitale africaine à une autre reste parfois inutilement compliqué.
Cette conviction explique également le vocabulaire qu’il emploie lorsqu’il évoque le long-courrier. Il parle de mobilité, bien sûr, mais aussi de souveraineté, de compétences et de capacité pour l’Afrique à maîtriser davantage ses propres connexions avec le monde.
2026, une reconnaissance particulière
Quelques semaines avant les Africa Next Awards, une autre distinction est venue mettre Air Côte d’Ivoire sous les projecteurs.
Le 3 août 2026, la compagnie a reçu le Prix national d’Excellence de la meilleure contribution au rayonnement du secteur des transports en Côte d’Ivoire. Laurent Loukou a réceptionné la distinction au nom des équipes d’Air Côte d’Ivoire. Dans sa réaction, il a lui-même insisté sur la dimension collective du résultat, associant personnels navigants, équipes techniques, commerciales, opérationnelles et administratives.
Cette manière de replacer l’entreprise avant l’individu est importante lorsqu’on raconte son parcours. Laurent Loukou n’a pas créé seul Air Côte d’Ivoire, pas plus qu’il n’a seul redressé ses comptes ou ouvert Paris. La compagnie est un projet porté par l’État ivoirien, son conseil d’administration, ses actionnaires, ses partenaires financiers et plusieurs centaines de collaborateurs.
Son rôle est ailleurs : il appartient à ceux qui ont accompagné l’entreprise depuis quasiment son premier jour et il est aujourd’hui celui qui doit piloter sa phase la plus risquée, celle du passage d’un transporteur essentiellement régional à une compagnie qui veut compter sur le long-courrier.
Une carrière qui raconte aussi l’évolution de l’aérien ivoirien
Il existe finalement une continuité assez singulière dans le parcours de Laurent Loukou.
Il était déjà dans l’aviation ivoirienne en 2002, au moment où Air Afrique disparaissait et où le secteur régional entrait dans une longue période de recomposition. Il a connu Nouvelle Air Ivoire, puis l’expérience panafricaine d’ASKY. Il a ensuite rejoint Air Côte d’Ivoire au moment même où la nouvelle compagnie nationale se construisait.
Vingt-quatre ans après ses débuts dans l’aérien, le voilà à la tête d’une compagnie qui exploite désormais des gros-porteurs et relie directement Abidjan à l’Europe. Cette progression ne raconte donc pas seulement une carrière individuelle. Elle suit presque étape par étape les tentatives de la Côte d’Ivoire et, plus largement, de l’Afrique de l’Ouest pour reconstruire une capacité aérienne régionale puis internationale après la disparition de plusieurs anciens pavillons.
Le 3 septembre 2026, aux Folies Bergère à Paris, les Africa Next Awards mettront ce parcours à l’honneur. Une distinction qui arrive à un moment charnière : Laurent Loukou n’est plus seulement chargé de consolider Air Côte d’Ivoire. Il doit désormais démontrer que le passage au long-courrier peut devenir un modèle économiquement viable, développer les compétences locales qui permettront de le soutenir et faire d’Abidjan un hub suffisamment solide pour connecter une partie du continent au reste du monde.Pour quelqu’un qui a commencé dans le commercial avant d’entrer dans l’aviation en 2002, le changement d’échelle est considérable. Mais le pari, lui, ne fait que commencer.