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Afrique : les enfants du « continent de l’avenir » meurent en Méditerranée

À Ceuta, des milliers de jeunes ont risqué leur vie pour rejoindre l’Europe. Un paradoxe qui interroge la promesse d’une Afrique présentée depuis des décennies comme le « continent de l’avenir ».

Ousmane Soro
23 août 2026·3 min de lecture·134 vues
Afrique : les enfants du « continent de l’avenir » meurent en Méditerranée

★ Points clés

  • •Une jeunesse africaine qui cherche ailleurs son avenir
  • •La gouvernance au cœur du problème
  • •Un avenir encore possible, mais sous conditions

 


Les 30 et 31 juillet, plus de 60 000 migrants, en majorité des Marocains, sont entrés à Ceuta, l'enclave espagnole au Maroc. Un chiffre porté ensuite à 72 000 par les autorités espagnoles, dont près de 70 000 déjà reconduits vers le Maroc quelques jours plus tard. Sur les réseaux sociaux, Washington, Rome, Paris : les points de vue se sont succédé, sans forcément se ressembler. Reste une question qui dérange : ces jeunes fuient un pays qui n'est pourtant pas le plus pauvre du continent, bien au contraire, le Maroc est classé 5e puissance économique d'Afrique par le FMI. De quoi interroger, une fois encore, la promesse d'un « continent de l'avenir » porté par son boom démographique.

Le « continent de l’avenir » face à son présent

On l'a tous entendu au moins une fois : l'Afrique serait le continent de l'avenir. Un continent jeune, plein de potentiel, béni par une nature qui ne lui a rien épargné en richesses. Du fleuve Congo à Simandou, en passant par le Darfour et le delta du Niger, tout le monde reste unanime sur un point : la nature a doté ce continent d'une richesse immense.

Cette année, plusieurs pays africains ont célébré leurs 66 ans d'indépendance. Mais aujourd'hui, la réalité reste la même. Le Congo a besoin d'universités. Le Nigeria a besoin de sécurité, comme beaucoup de pays en Occident d'ailleurs. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso luttent encore contre le terrorisme. Et, pire encore, les Africains ne sont même pas les bienvenus dans le pays de Nelson Mandela.

Quand le pouvoir devient une fin en soi

La corruption y est devenue presque culturelle. La démocratie et l'État de droit continuent d'être bafoués à coups de ruses et de calculs politiques. On tord le cou à la Constitution chaque fois qu'il faut s'assurer une présidence à vie peu importe le nombre de cadavres sur le chemin l’objectif est de rester au pouvoir coûte que coûte. Des professeurs d'université se transforment en cyberactivistes sur les réseaux sociaux à chaque élection. Des journalistes « indépendants » qui, au fond, ne le sont pas tant que ça. La désinformation, devient l’arme la plus redoutable des dirigeants et, malheureusement, quelques intellectuelles suivent le mouvement car il paraît que le choix est simple, se laisser corrompre ou subir la colère des lieutenants du roi Christophe. Votre mission est très simple, utiliser votre intelligence, vos connaissances, votre art oratoire et les médias, mais démontrer au peuple qu’ici on est même mieux que chez le baron de Thunder-ten-tronckh. S'ils disent que la vie est chère dites-leur qu'ailleurs c’est pire, s'ils disent qu’ils ont pas d’eau ou d'électricité dites-leur qu’avant c’était pas mieux. S'ils disent qu’ils se sentent pas en sécurité dites-leur qu’on a la meilleure armée d’Afrique. S'ils disent que des candidats sont écartés de la course au pouvoir dites-leur que le gouvernement ne commente pas les décisions de justice. Des éléments de langage tout faits pour endormir le peuple et permettre aux Africains d'en haut de s’enrichir, de faire voyager leurs enfants en jet privé, d’organiser les plus grands mariages qui rendraient envieuse même la famille royale britannique.

Les Africains d’en haut, les Africains d’en bas

Tout ce cocktail d'événements a fini par creuser en effet un écart social bien réel entre les populations : les riches, les Africains d'en haut, deviennent de plus en plus riches, les pauvres, les Africains d'en bas, s'appauvrissent un peu plus chaque jour.

Et pourtant, on continue de penser que l'Afrique est le continent de l'avenir.

Comment ? L'explosion démographique annoncée d'ici 2050 serait-elle suffisante pour faire du continent le continent de l'avenir ?

Ceuta, miroir d’une jeunesse qui veut partir

La réponse commence à Ceuta.

Les 30 et 31 juillet, la digue a cédé. Plus de 60 000 personnes, en majorité de jeunes Marocains, ont franchi la frontière de l'enclave espagnole en l'espace de deux jours, un afflux sans précédent par son ampleur. Les autorités espagnoles ont ensuite avancé le chiffre de 72 000 entrées, dont près de 70 000 déjà reconduites vers le Maroc. Au moins 72 personnes sont mortes en tentant la traversée, noyées ou écrasées dans la bousculade en cherchant à franchir la digue frontalière.

Les raisons exactes de cet afflux restent, officiellement, incertaines. Mais dans les jours qui l'ont précédé, des rumeurs ont circulé sur les réseaux sociaux, attisant les espoirs d'une jeunesse marocaine en quête d'Europe. Ce ne serait pas la première fois que Rabat instrumentalise un mouvement migratoire de cette ampleur pour faire pression sur Madrid : en 2021 déjà, plus de 10 000 jeunes Marocains avaient été laissés entrer à Ceuta, avant que l'Espagne n'apporte, quelques mois plus tard, son soutien au plan d'autonomie marocain pour le Sahara occidental. Cette fois, certains observateurs évoquent un agacement de Rabat face au réchauffement des relations entre Madrid et Alger, rival régional du royaume.

Peu importe la cause exacte : le résultat, lui, ne souffre aucune ambiguïté. Des dizaines de milliers de jeunes ont préféré risquer la noyade plutôt que de rester. Et ce ne sont pas des jeunes du Sahel en guerre contre le terrorisme, ni du Soudan en guerre également, ni de Somalie, en crise. Ce sont des jeunes de la 5e économie du continent, un pays où le PIB par habitant dépasse les 5 000 dollars et où la croissance frôle les 5 % par an.

L’exode comme symptôme d’un modèle en panne

Alors la question se pose, brutale : ces jeunes ont-ils simplement été oubliés par leurs dirigeants ? Faut-il lire cet exode comme l'échec d'un modèle de croissance qui ne profite qu'à une minorité, pendant que près de la moitié de la jeunesse urbaine reste sans emploi ? Ou faut-il, plus largement, y voir l'échec des hommes politiques eux-mêmes, de ceux qui, à Rabat comme ailleurs sur le continent, préfèrent gérer les symptômes plutôt que soigner le mal ?

Si même les enfants de la 5e puissance économique d'Afrique choisissent la mer plutôt que leur propre pays, que dire des cinquante autres, moins riches, moins stables, parfois en guerre ?

Une Afrique qui donne aussi des raisons d’y croire

Pourtant, tout n'est pas à jeter dans ce tableau.

À quelques milliers de kilomètres de Ceuta, le continent donne aussi des raisons d'y croire. Au Kenya, Nairobi s'est imposée comme le hub technologique de l'Afrique de l'Est, siège régional de multinationales et référence mondiale du paiement mobile grâce à M-Pesa. En Côte d'Ivoire, le PIB a franchi cette année le cap symbolique des 100 milliards de dollars, porté par l'agro-industrie, le port d'Abidjan et une consommation intérieure en plein essor, la locomotive de toute l'Afrique de l'Ouest francophone. Le Sénégal, lui, entre dans une nouvelle ère avec l'entrée en production de ses champs pétroliers et gaziers offshore, Sangomar et GTA, qui le propulsent parmi les économies aux perspectives de croissance les plus fortes de la sous-région.

Cette jeunesse qui construit malgré tout

Et puis il y a cette jeunesse, la même qui se noie à Ceuta, mais qui ailleurs invente, code, entreprend. Elle porte l'économie créative nigériane, de Lagos à Nollywood. Elle construit des start-up fintech de Nairobi à Dakar. Elle transforme le téléphone mobile en guichet bancaire là où les banques n'ont jamais mis les pieds. Cette jeunesse-là n'attend pas qu'on lui offre l'avenir : elle essaie de le construire, souvent malgré ses dirigeants, rarement grâce à eux.

C'est peut-être là, précisément, que se niche l'espoir de l'Afrique, non pas dans ses ressources, ni dans les discours sur son potentiel, mais dans cette capacité de sa jeunesse à créer de la valeur là où l'État a échoué à en créer les conditions.

Un avenir qui reste conditionnel !

Alors, l'Afrique est-elle vraiment le continent de l'avenir ?

La réponse n'est ni oui, ni non. Elle est conditionnelle. Le potentiel est réel, personne n'a jamais mis en doute la richesse du sous-sol, la jeunesse, la créativité de ce continent. Ce qui est en doute, c'est la capacité de ses dirigeants à transformer ce potentiel en avenir, plutôt qu'en promesse répétée depuis 66 ans.

En attendant, ce sont des enfants de cet avenir promis qui continuent de se noyer en Méditerranée. Et tant que la question ne sera pas retournée vers ceux qui gouvernent plutôt que vers ceux qui fuient, l'Afrique restera ce qu'elle est depuis trop longtemps : un continent d'avenir qui n'arrive jamais tout à fait au présent.

Ousmane Soro

Édito - AxInfos

Chronologie

1960-2026

Environ 66 ans d’indépendance pour plusieurs États africains, avec un bilan politique, économique et social encore contrasté

2021

Plus de 10 000 personnes entrent à Ceuta dans un contexte de tensions diplomatiques entre le Maroc et l’Espagne

30 et 31 Juillet

Nouvel afflux massif vers Ceuta évoqué dans l’édito, avec plusieurs dizaines de milliers de personnes tentant de rejoindre l’enclave espagnole.

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Ousmane Soroéditorialiste politique internationale - Axinfos
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