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Amal El Fallah Seghrouchni : de trente ans de recherche aux grands chantiers qui dessinent le Maroc numérique de 2030

Trente ans après ses premiers travaux en IA, Amal El Fallah Seghrouchni se retrouve au cœur des chantiers qui doivent façonner le Maroc numérique de 2030, de la souveraineté aux talents.

Zié Adama Coulibaly
2 octobre 2026·6 min de lecture·90 vues
Amal El Fallah Seghrouchni : de trente ans de recherche aux grands chantiers qui dessinent le Maroc numérique de 2030
© AxInfos img

★ Points clés

  • •Sa politique cherche à rapprocher la technologie du citoyen, des territoires et des générations futures
  • •Le véritable enjeu est maintenant le passage à l’échelle jusqu’en 2030
  • •Elle n’est pas arrivée à l’intelligence artificielle avec son portefeuille ministériel
  • •Son passage au ministère a donné une architecture beaucoup plus identifiable à la politique marocaine de l’IA
  • •Elle a placé la souveraineté numérique au centre du projet

Quand trente ans de recherche rencontrent un moment décisif pour le Maroc

Amal El Fallah Seghrouchni lors d’une prise de parole sur la scène principale du GITEX Africa Morocco 2026, rendez-vous majeur consacré à l’innovation, au numérique et à l’intelligence artificielle en Afrique.

Le 29 septembre 2026, le Maroc entre dans une nouvelle séquence politique. Fatima Ezzahra El Mansouri est nommée à la tête du gouvernement par le roi Mohammed VI et chargée de constituer le prochain exécutif, devenant la première femme à occuper cette fonction dans l’histoire du Royaume. Au même moment, un autre événement, beaucoup moins politique dans sa forme mais tout aussi révélateur des transformations en cours, intervient dans le domaine de l’intelligence artificielle : le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration annonce avec Mistral AI la mise à disposition des premières briques technologiques développées dans le cadre de leur partenariat, dont un modèle capable d’identifier la darija marocaine et un système de transcription adapté aux réalités linguistiques du pays.

Cette concomitance résume assez bien le moment que traverse aujourd’hui le Maroc. Un nouveau gouvernement doit être constitué alors qu’une partie des grandes politiques publiques engagées ces dernières années entre justement dans sa phase la plus concrète. C’est particulièrement vrai dans le numérique, domaine où les prochaines années doivent voir se déployer des infrastructures, des plateformes, des centres de données, de nouveaux services publics, des programmes de formation et une politique nationale de l’intelligence artificielle pensée jusqu’en 2030. Au centre d’une partie de cette architecture se trouve Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration depuis octobre 2024.

Son profil tranche avec celui que l’on associe habituellement à une carrière gouvernementale. Avant les conseils de gouvernement, les signatures de conventions ou les grandes conférences internationales, il y a eu les laboratoires, les publications scientifiques, l’enseignement, les systèmes multi-agents et plus de trois décennies consacrées à l’intelligence artificielle. C’est cette continuité qui donne aujourd’hui une lecture particulière de son passage au ministère : elle n’est pas arrivée dans le numérique au moment où l’IA est devenue un sujet politique incontournable. Elle travaillait déjà sur ces technologies à une époque où elles demeuraient essentiellement confinées aux universités, aux laboratoires de recherche et à quelques grands groupes industriels.

1991 : bien avant ChatGPT, l’intelligence artificielle était déjà son terrain

Portrait d’Amal El Fallah Seghrouchni à Sorbonne Université

En 1991, Amal El Fallah Seghrouchni soutient au LIP6, laboratoire rattaché à Sorbonne Université et au CNRS, une thèse consacrée aux architectures de connaissances distribuées. Son parcours se poursuit ensuite autour de l’intelligence artificielle distribuée et des systèmes multi-agents. Elle devient professeure de classe exceptionnelle à Sorbonne Université et participe à des travaux de recherche portant notamment sur la coordination entre systèmes intelligents, la prise de décision et l’utilisation responsable des technologies. Sorbonne Université la présentait déjà en 2021 comme une pionnière de l’intelligence artificielle.

À l’époque, une phrase qu’elle prononce résume déjà une conviction qui prendra, quelques années plus tard, une dimension politique :

« L’innovation en IA partira d’Afrique. »

La formule ne vient donc pas d’une ministre cherchant à donner une tonalité africaine à un discours institutionnel. Elle précède son entrée au gouvernement. Elle traduit une vision ancienne selon laquelle le continent africain ne doit pas seulement importer des technologies développées ailleurs, mais aussi produire de la recherche, des compétences et des solutions adaptées à ses propres réalités.

Cette approche se concrétise notamment à travers AI Movement, développé à l’Université Mohammed VI Polytechnique. En 2024, le centre devient le premier centre consacré à l’intelligence artificielle en Afrique placé sous les auspices de l’UNESCO en tant que centre de catégorie 2. L’enjeu dépasse la simple reconnaissance institutionnelle : il s’agit de bâtir une plateforme africaine de recherche, de formation et de coopération autour de l’IA. Le centre s’inscrit également dans une logique de développement des capacités sur le continent, avec des programmes destinés aux chercheurs, aux administrations, aux jeunes et aux femmes.

Cette première partie de sa trajectoire est essentielle pour comprendre la suite. Lorsque Amal El Fallah Seghrouchni entre au gouvernement en octobre 2024, elle ne découvre ni les enjeux de l’intelligence artificielle ni ceux de la gouvernance des données. Elle arrive avec une culture scientifique déjà ancienne et une idée assez précise de ce que pourrait être une politique technologique adaptée au Maroc.

Du laboratoire au gouvernement, le changement d’échelle

Entrer dans un gouvernement change évidemment la nature du travail. La recherche permet de tester une idée, d’en mesurer les limites, de publier et de recommencer. L’action publique exige autre chose : transformer une vision en infrastructures, en programmes, en budgets, en réglementations et, à terme, en services capables de toucher plusieurs millions de personnes.

Amal El Fallah Seghrouchni hérite par ailleurs d’un chantier qui lui est antérieur. Maroc Digital 2030 n’est pas né avec elle, pas plus qu’Idarati, le portail national des procédures administratives. Le mérite de son passage au ministère doit donc être recherché ailleurs : dans la manière dont certains chantiers ont été accélérés, dans la place prise par l’intelligence artificielle au sein de la stratégie numérique nationale et dans l’apparition progressive d’une architecture plus structurée autour de la souveraineté technologique, des données, des infrastructures et des compétences.

Les Assises nationales de l’intelligence artificielle organisées en juillet 2025 constituent à cet égard un moment charnière. Lors de ces travaux, elle résume sa conception de l’IA par une formule qui mérite d’être relue aujourd’hui :

« L’IA n’est pas une fin en soi ».

Dans la suite de son intervention, elle rattache son développement à la justice numérique, à la confiance des citoyens et à la souveraineté. Ce choix de mots éclaire assez bien la doctrine qui se met progressivement en place : la performance technologique n’a de valeur publique que si elle améliore effectivement la capacité de l’État à servir le citoyen et renforce en parallèle la maîtrise nationale des outils stratégiques.

AI Made in Morocco : passer de l’ambition à une architecture nationale

Photographies des quatre Instituts JAZARI, septembre 2026

L’année 2026 marque une accélération. Le 12 janvier, l’événement national « AI Made in Morocco » donne une traduction plus concrète à plusieurs orientations préparées dans les mois précédents. JAZARI ROOT y est officiellement lancé comme première composante d’un réseau d’instituts spécialisés dans l’intelligence artificielle.

Quelques mois plus tard, le 8 septembre, quatre structures JAZARI entrent dans une phase opérationnelle : JAZARI ROOT, l’Institut JAZARI pour l’éducation et l’innovation technologique, JAZARI Industrie X.0 et JAZARI Smart Cities. Leur vocation est de rapprocher la recherche des besoins de l’administration, de l’industrie, de l’éducation et des territoires. Autrement dit, faire sortir l’intelligence artificielle du seul champ académique pour la confronter à des problèmes très concrets : mobilité urbaine, automatisation industrielle, apprentissage, services publics, données et développement territorial.

La logique est également territoriale. Le projet envisage à terme un réseau beaucoup plus large capable de connecter différentes régions du pays à cette dynamique. C’est une dimension importante, car l’un des risques classiques des stratégies numériques est de concentrer innovation, investissements et compétences dans quelques grandes métropoles. Si elle veut réellement devenir un outil de développement, la transformation numérique marocaine devra également atteindre les villes moyennes, les territoires ruraux, les universités régionales et les entreprises qui n’appartiennent pas déjà aux écosystèmes technologiques les plus avancés.

100 milliards de dirhams, 50 000 emplois et 200 000 talents : le moment où la stratégie devient mesurable

La feuille de route « Maroc pour l’intelligence artificielle 2030 », présentée dans son état d’avancement en septembre 2026, donne désormais des objectifs précis au projet. Le Maroc vise notamment 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée supplémentaire au produit intérieur brut, 50 000 emplois directs et indirects ainsi que 200 000 talents formés ou certifiés d’ici 2030. L’objectif affiché est également d’atteindre à terme 100 000 nouveaux talents numériques formés chaque année.

Ces chiffres sont importants, mais ils doivent être correctement lus. Ils ne constituent pas un bilan déjà atteint. Ils représentent la barre que le Maroc s’est fixée. C’est précisément ce qui rend les prochaines années décisives. Une feuille de route peut annoncer 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée ; encore faut-il que les infrastructures soient construites, que les entreprises adoptent les technologies, que les compétences existent et que les innovations quittent les laboratoires pour produire de la valeur dans l’économie réelle.

C’est dans cette logique que le ministère travaille également sur des outils moins visibles que les applications grand public mais beaucoup plus structurants : cloud souverain, centres de données, capacités de calcul, Data Factory, Software Factory et plateformes technologiques mutualisées. La Data Factory doit permettre d’organiser et de préparer les données nécessaires à l’entraînement et à l’utilisation de solutions d’intelligence artificielle. La Software Factory doit, elle, permettre aux administrations de partager des composants technologiques réutilisables au lieu de développer séparément les mêmes briques logicielles.

Derrière ces termes techniques se cache une idée très simple : un État numérique ne peut pas fonctionner durablement si chacune de ses administrations travaille isolément avec ses propres données, ses propres logiciels et ses propres systèmes. Le vrai saut technologique n’est donc pas seulement de mettre davantage de démarches en ligne. Il consiste à faire communiquer les administrations, à simplifier les parcours des usagers et à créer une infrastructure commune capable d’accueillir de nouveaux services publics.

La souveraineté numérique, pas comme slogan mais comme méthode

La notion de souveraineté numérique revient régulièrement dans les interventions d’Amal El Fallah Seghrouchni. Elle y a même consacré en septembre 2026 un ouvrage intitulé « À la conquête d’une souveraineté numérique, 70 ans après, 1956-2026 ». Le propos repose sur plusieurs leviers : infrastructures nationales, maîtrise des données, formation, recherche, innovation, technologies ouvertes et capacité du Maroc à développer des solutions répondant à ses propres réalités linguistiques et culturelles.

Cela ne signifie pas que le pays pourrait ou devrait produire seul l’ensemble des technologies dont il a besoin. Les nombreux partenariats conclus avec des groupes internationaux montrent précisément l’inverse. La ligne défendue relève davantage d’une autonomie stratégique : travailler avec les meilleurs acteurs internationaux tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de maîtrise technologique pour ne pas être entièrement dépendant de solutions extérieures.

Cette approche est parfois décrite comme une « troisième voie » : ni fermeture technologique, ni dépendance systématique. Au GITEX Africa Morocco 2026, la ministre a défendu une approche fondée sur la souveraineté technologique, l’adaptation aux réalités nationales et la coopération internationale.

L’enjeu est majeur. L’intelligence artificielle est progressivement devenue une question de puissance, au même titre que l’énergie, les infrastructures ou la maîtrise industrielle. Les pays qui ne disposent ni de données exploitables, ni de capacités de calcul, ni de chercheurs, ni de plateformes souveraines prennent le risque de dépendre durablement des choix technologiques effectués ailleurs.

Une IA qui comprend la darija change la nature du débat

Photos du partenariat Maroc–Mistral AI et des premières briques IA en darija

Le partenariat avec Mistral AI donne une illustration particulièrement concrète de cette philosophie. Fin septembre, deux premières briques sont publiées en open source. L’une permet de distinguer différents dialectes arabes, dont la darija marocaine. L’autre permet de retranscrire de la parole en darija, y compris dans des conversations où se mélangent plusieurs langues.

Cet exemple permet de comprendre très simplement ce que signifie une technologie adaptée à son environnement. Une intelligence artificielle peut être extrêmement performante à l’échelle mondiale tout en restant éloignée du quotidien si elle comprend mal la manière dont les citoyens parlent réellement. Au Maroc, la langue quotidienne est souvent composite : darija, arabe, français, amazighe ou anglais peuvent cohabiter dans une même conversation. Concevoir des outils capables de saisir cette réalité n’est donc pas un détail culturel. C’est une condition d’accès.

Le même raisonnement peut être appliqué à l’administration. Un service numérique réellement inclusif ne demande pas au citoyen de devenir spécialiste des procédures administratives pour l’utiliser. Il doit au contraire simplifier son parcours, réduire les répétitions, raccourcir les délais et être accessible dans les langues qu’il utilise.

C’est là que la réforme de l’administration rejoint l’intelligence artificielle. La technologie cesse d’être une fin en soi pour devenir un moyen de rendre l’action publique plus fluide.

Derrière l’IA, la bataille des compétences

Aucune stratégie numérique ne peut tenir uniquement grâce à des serveurs et à des logiciels. Le facteur décisif reste humain. C’est probablement l’une des dimensions les plus lourdes du chantier Maroc Digital 2030 : former suffisamment d’ingénieurs, de développeurs, de chercheurs, de spécialistes de la donnée et de techniciens pour accompagner l’expansion attendue de l’économie numérique.

L’objectif de 100 000 nouveaux talents numériques formés chaque année à l’horizon 2030 donne la mesure de cette ambition. Il traduit aussi une difficulté : le Maroc devra non seulement former davantage, mais aussi réussir à garder une partie de ces compétences sur son territoire, à développer des entreprises capables de les employer et à donner aux chercheurs les conditions nécessaires pour travailler localement.

Cette stratégie comporte également un volet d’inclusion. En juin 2026, le ministère et Dell Technologies ont lancé Nissaa'Gen Tech, programme destiné à accompagner des jeunes filles issues du monde rural de la région de Marrakech vers les filières scientifiques, les métiers du numérique et l’intelligence artificielle.

Le symbole est fort, mais l’intérêt du programme dépasse largement le symbole. L’enjeu n’est pas simplement de dire que davantage de femmes doivent travailler dans la technologie. Il consiste à créer les conditions permettant à une adolescente qui grandit loin des grands pôles économiques de considérer ces métiers comme une possibilité réelle. Pour une ministre elle-même issue d’un parcours scientifique long et exigeant, la question du renouvellement des générations prend ici une dimension particulière.

Le Maroc ne pense plus son numérique uniquement à l’échelle de ses frontières

La dimension africaine demeure l’une des constantes du parcours d’Amal El Fallah Seghrouchni. Elle apparaissait avant son entrée au gouvernement avec AI Movement. Elle se retrouve désormais dans plusieurs initiatives portées par le ministère.

Le Digital for Sustainable Development Hub, développé avec le Programme des Nations unies pour le développement, vise notamment à renforcer la coopération numérique entre pays africains et arabes. La logique est de mutualiser les compétences et d’adapter les solutions technologiques aux besoins de développement des pays concernés. Dans une intervention consacrée à ce programme, la ministre l’a décrit comme « un levier structurant de co-développement en Afrique ».

Le positionnement est clair : le Maroc cherche à se présenter comme un trait d’union entre plusieurs espaces technologiques. L’Europe se trouve à quelques kilomètres. L’Afrique représente un marché immense, jeune et encore très largement sous-équipé numériquement. Le monde arabe constitue un autre espace de coopération. Dans cette géographie, Rabat tente progressivement de construire un rôle qui ne soit pas uniquement celui d’un utilisateur des technologies mondiales, mais aussi celui d’un pays capable d’accueillir des infrastructures, de former des talents, de produire des solutions et de peser dans les discussions internationales sur la gouvernance de l’IA.

Cette ambition a trouvé une forme de reconnaissance extérieure en septembre 2026 lorsque Amal El Fallah Seghrouchni a reçu à Paris, dans le cadre des Africa Next Awards, le Prix d’Excellence Africain consacré à l’intelligence artificielle, à la souveraineté numérique et à l’innovation publique. Une distinction ne remplace évidemment pas des indicateurs de performance ni l’évaluation d’une politique publique, mais elle témoigne de la visibilité internationale prise par son parcours et par les thématiques qu’elle porte.

Récompenser aux Africa Next Awards

 

Le plus difficile commence maintenant

C’est probablement à cet endroit que le bilan doit rester lucide. Le Maroc n’est pas encore devenu le pays numérique que décrivent ses feuilles de route. Les projets sont à des niveaux d’avancement différents. Les objectifs de 2030 restent à atteindre. Les usages demeurent inégalement répartis entre entreprises, administrations, territoires et catégories sociales.

La Banque mondiale estime d’ailleurs que l’adoption avancée du numérique par les entreprises marocaines reste encore limitée. Elle considère néanmoins qu’une adoption plus large pourrait générer des gains de productivité importants. En juin 2026, l’institution a parallèlement approuvé un programme de 250 millions de dollars destiné à soutenir l’accélération de Digital Morocco 2030, avec un accent sur les services publics numériques, le cloud, les startups, les PME, l’intelligence artificielle et les compétences.

Cette réalité oblige à distinguer trois choses : ce qui est déjà réalisé, ce qui est en cours et ce qui relève encore de l’ambition. C’est aussi ce qui permet de mesurer correctement le passage d’Amal El Fallah Seghrouchni au gouvernement. En moins de deux ans, elle n’a pas pu achever une transformation conçue jusqu’en 2030. En revanche, plusieurs chantiers ont gagné en visibilité, en structuration et en calendrier : IA Made in Morocco, les Instituts JAZARI, la feuille de route Maroc IA 2030, les nouvelles briques linguistiques, la question de la souveraineté des données, les capacités de calcul, la formation et la coopération africaine.

Le prochain défi sera beaucoup moins spectaculaire que celui des annonces. Il faudra déployer, mesurer, corriger, généraliser. Il faudra que les entreprises adoptent réellement les outils numériques, que les administrations deviennent plus simples pour les citoyens, que les régions participent au mouvement et que les talents formés trouvent au Maroc des possibilités à la hauteur de leurs compétences.

Une nouvelle équipe gouvernementale, mais des chantiers qui courent jusqu’en 2030

La formation d’un nouveau gouvernement intervient donc à un moment particulier. Fatima Ezzahra El Mansouri doit désormais composer son équipe alors qu’une partie des grands projets numériques du Royaume entre dans une phase où la continuité, l’exécution et le passage à l’échelle deviennent aussi importants que leur conception.

Une stratégie numérique ne se reconstruit pas intégralement à chaque changement politique. Un centre de données nécessite plusieurs années. Une génération d’ingénieurs encore davantage. Une réforme administrative exige des changements de procédures, d’outils et de culture de travail. Les modèles linguistiques doivent être améliorés en permanence. Les Instituts JAZARI n’en sont encore qu’aux premières étapes de leur déploiement. Les objectifs économiques et humains sont fixés à 2030.

C’est dans cette temporalité longue qu’il faut désormais lire l’action d’Amal El Fallah Seghrouchni. Son intérêt ne tient pas seulement au nombre d’événements auxquels elle a participé ou aux conventions signées pendant son mandat. Il réside davantage dans la cohérence entre son parcours de chercheuse et plusieurs des choix opérés depuis son entrée au gouvernement : donner une place importante à l’intelligence artificielle, développer les capacités locales, penser les données et les infrastructures en termes de souveraineté, connecter recherche et économie, intégrer les langues nationales et inscrire le Maroc dans une dynamique africaine.

Rien ne garantit encore que tous ces objectifs seront atteints. C’est précisément ce qui rend la période qui s’ouvre déterminante. Les prochaines années permettront de savoir si cette architecture produit réellement les effets annoncés sur la productivité, l’emploi, l’administration, l’innovation et la vie quotidienne.

Mais une chose apparaît déjà nettement : lorsque le Maroc s’est retrouvé confronté à l’irruption mondiale de l’intelligence artificielle, Amal El Fallah Seghrouchni ne découvrait pas le sujet. Cela faisait plus de trente ans qu’elle le travaillait.

Aujourd’hui, la chercheuse qui observait hier les systèmes intelligents depuis les laboratoires se trouve associée à des chantiers qui touchent directement aux choix technologiques du Royaume. Entre les deux, il y a une trajectoire peu commune, mais surtout une continuité de fond : comprendre la technologie avant de chercher à l’utiliser, développer des compétences avant de parler de souveraineté et faire de l’intelligence artificielle non pas une promesse abstraite, mais un outil susceptible de servir l’économie, l’administration et les citoyens.

À l’horizon 2030, c’est désormais sur ce terrain, celui des résultats, que cette vision sera jugée.

Chronologie

1991

Amal El Fallah Seghrouchni soutient sa thèse en informatique et poursuit ensuite une carrière consacrée notamment à l’IA distribuée et aux systèmes multi-agents.

3 au 5 juin 2024

Premier Forum de haut niveau sur l’IA en Afrique à Rabat. AI Movement devient le premier centre africain d’IA de catégorie 2 sous les auspices de l’UNESCO et le Consensus africain de Rabat est lancé.

23 octobre 2024

Amal El Fallah Seghrouchni est nommée ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration.

1er et 2 juillet 2025

Premières Assises nationales de l’intelligence artificielle à Rabat.

2 juillet 2025

Plusieurs accords sont conclus : D4SD avec le PNUD, coopération sur l’emploi et l’IA, inclusion numérique rurale, Current AI, Digital Cooperation Organization et projet JAZARI Institute à Nador.

12 janvier 2026

Événement national « AI Made in Morocco » et lancement officiel de JAZARI ROOT.

27 avril 2026

Amal El Fallah Seghrouchni reçoit le Prix Méditerranée 2026 à Fès.

11 juin 2026

Lancement de Nissaa'Gen Tech avec Dell Technologies.

12 juin 2026

La Banque mondiale approuve un programme de 250 millions de dollars pour accélérer la transformation numérique du Maroc.

3 septembre 2026

Africa Next Awards à Paris : Prix d’Excellence Africain « Intelligence Artificielle, Souveraineté Numérique et Innovation Publique ».

8 septembre 2026

Présentation de l’état d’avancement de « Maroc pour l’intelligence artificielle 2030 ». Les objectifs de 100 milliards de DH, 50 000 emplois et 200 000 talents sont détaillés.

8 septembre 2026

Assemblées générales de quatre Instituts JAZARI et entrée en phase opérationnelle de leurs activités.

9 septembre 2026

Présentation de son ouvrage « À la conquête d’une souveraineté numérique, 70 ans après, 1956-2026 ».

29 septembre 2026

Le ministère et Mistral AI dévoilent leurs premières briques d’IA adaptées notamment à la darija, publiées en open source.

29 septembre 2026

Fatima Ezzahra El Mansouri est nommée Cheffe du gouvernement et chargée de former le nouvel exécutif.

2030

Horizon de Maroc Digital 2030 et de Maroc IA 2030.

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