Le développement économique de l'Afrique est-il possible sans les énergies fossiles ?
Le continent africain est à la croisée des chemins dans sa trajectoire économique : bâtir une économie assise sur les technologies vertes ou reproduire l'historique chemin économique pollueur des grandes puissances. Quand les effets du changement climatique deviennent de plus en plus subversifs pour le continent, le scénario d'une économie propre ressort comme le choix le plus raisonnable, mais peut-il répondre de manière réelle et efficace aux exigences de développement ?
Les origines du débat énergétique et écologique
La théorie de Malthus, en annonçant la crise énergétique qui résulterait de l'épuisement inévitable des ressources, est révélatrice à elle seule des limites des énergies fossiles et de la nécessité de penser un tout autre modèle énergétique. Elle inspirera une génération de scientifiques et d'intellectuels baptisés "néomalthusiens" qui porteront des positions de substitution aux énergies fossiles dans les sphères scientifiques et politiques, avec le concours d'autres groupes de pressions écologiques.
En Europe, c'est réellement à partir des années 1970 que les politiques récupèrent l'écologie et les nouvelles énergies dans leurs démarches. Deux axes idéologiques majeurs s'en dégagent : croissance et décroissance. La première consiste à continuer de stimuler la consommation par une production ancrée dans de nouvelles technologies moins émettrices de CO₂, favorables à l'environnement ; l'autre tient à ralentir la consommation et la production pour adopter des comportements plus sobres favorables à la baisse des émissions de CO₂.
De l'autre côté de la rive, sur le continent africain, dans les mêmes années 1970, la dynamique européenne engendre un écho environnemental dans les sphères politiques, mais ne constituait encore ni une réalité militante sociale, ni une réalité économique. Pourtant, le continent subissait déjà les coûts environnementaux et humains du changement climatique, auxquels contribuent considérablement les grandes puissances et les pays émergents par les émissions de gaz à effet de serre provenant de leurs activités économiques. C'est là le point culminant de l'injustice environnementale transcontinentale : l'Afrique est responsable de seulement 3% des émissions de gaz à effet de serre selon l'Agence Internationale de l'Energie, mais en raison de sa faible capacité d'adaptation, elle se retrouve très vulnérable au changement climatique. L'intégration sociopolitique de l'écologie en Afrique prend plus de temps car les priorités sont données à l'industrialisation, à la lutte contre la pauvreté, aux infrastructures… Pour autant, cette modélisation écologique se constitue progressivement par les investissements internationaux en faveur de projets de protection de l'environnement et de transition énergétique, mais aussi par l'institutionnalisation d'administrations dédiées.
C'est dans ce parcours ascendant des politiques environnementales que les économies africaines se sont retrouvées à questionner leurs trajectoires énergétiques aux côtés de leurs homologues internationaux.
L'Afrique à la croisée des chemins
Plusieurs pays africains se sont fixés l'émergence économique comme objectif de développement en se fondant sur l'industrialisation, les infrastructures et le renforcement du capital humain. Par exemple, le Plan national de développement de la Côte d'Ivoire 2026-2030 affiche clairement l'objectif de devenir un pays à revenu intermédiaire d'ici 2030, quand le Cameroun vise une émergence économique en 2035. Dans cet élan de développement, l'Afrique est à un moment charnière : atteindre le développement économique en calquant le modèle pollueur des pays développés ou choisir une voie économique absorbant les énergies renouvelables et les technologies vertes.
Les pays n'ont pas attendu les énergies renouvelables, qualifiées de "nouvelles énergies", pour entamer le développement de leurs économies. Certes elles sont pollueuses, mais il est tenté de dire qu'elles offrent une stabilité du fait que les infrastructures énergétiques (production d'électricité), les habitudes populaires (utilisation du charbon, du gaz…) et les transports, constituent des modèles qui répondent déjà à l'approvisionnement en énergie fossile. Il suffirait alors d'investir exponentiellement dans le fossile pour accroître ces modèles et développer les industries à l'image de l'Occident. Certes, cela est un scénario possible pour les grands producteurs africains comme le Nigéria, mais qu'en est-il des non-producteurs ? Et une question importante se pose : l'Afrique devrait-elle suivre la trajectoire d'une économie polluante avec le justificatif de sa faible émission historique ? Y répondre positivement renvoie à rejeter les catastrophes climatiques que subit le continent. Il paraît impossible et contradictoire d'ingurgiter un nouveau développement économique global contribuant considérablement au réchauffement climatique quand 7 des 9 limites planétaires ont été atteintes. Les catastrophes ne feront que se multiplier, à l’image des épisodes de sécheresse en Afrique Australe qui sont nocifs pour l’agriculture ou encore le phénomène de la “migration climatique”, représentatif de la destruction d’habitats et/ou d’activités économiques issues des perturbations climatiques. Dans ce contexte, le développement économique souhaité se voit desservi plutôt que soutenu. Il faut aussi retenir que les énergies fossiles telles que le pétrole connaissent une volatilité des prix en fonction de leurs disponibilités ; sans même citer le nouvel ordre mondial qui accélère les investissements dans les énergies renouvelables à une fin de transition. Une africanité économique fossile sur le très long terme pourrait bien, dans cette situation, se retrouver moins avantagée dans les échanges commerciaux quand ses pairs internationaux seront à la porte de l'achèvement de leur transition.
Une chose immuable, c'est que le débat de la "décroissance" ne peut prendre pied sur le continent au regard du manque d'infrastructures adaptées au monde économique moderne, des fortes disparités économiques, ou encore de l'extrême pauvreté dans certains territoires (la banque mondiale estime qu'en 2025, 43,9% de la population d’Afrique subsaharienne vivait sous le seuil international d’extrême pauvreté de 2,15 dollars par jour.)
Les bénéfices de l’innovation des énergies renouvelables
Une économie fondée sur des énergies propres est donc non seulement une nécessité pour la survie du continent, mais aussi, contrairement à une idée générale, un propulseur pour sa croissance. Prenons simplement le cas de la consommation énergétique transposée économiquement. D'une part, elle traduit le type d'énergie utilisé pour la satisfaire, d'autre part elle génère des effets positifs/négatifs sur la croissance économique.

L'effet positif s'apprécie à l'aune des innovations dans la production énergétique et de l'efficacité énergétique des technologies, quand l'effet négatif se remarque à travers la dépendance aux marchés extérieurs et la volatilité des prix. Il est tout à fait percevable que les caractéristiques du positif se montrent naturelles aux énergies renouvelables qui demandent des innovations, stimulent la recherche et le développement, puis, du fait de leur caractère inépuisable une fois la structure installée, ne nécessitent aucun approvisionnement soumis à un quelconque prix d'un quelconque marché.
En tenant compte de facteurs comme l'investissement, la croissance démographique, l'inflation et les émissions de CO₂, une étude réalisée par des chercheurs africains (Aromasodun, O., Biala, M., & Shitu, A. 2025) vient confirmer ce constat : sur 8 communautés économiques régionales, l'augmentation de la consommation en énergie renouvelable a des effets positifs sur la croissance économique de 5 d'entre elles, là où le fossile apparaît négatif. Seulement l'EAC affiche un voyant positif aux non renouvelables en raison de la stabilité de son approvisionnement provenant probablement de l'exploitation et des découvertes gazières et pétrolières dans la région.

Source : Élaboration personnelle, à partir des données de Aromasodun, Biala & Shitu (2025). Ici
L'innovation et les investissements qu'apportent les énergies renouvelables ne peuvent, par conséquent, être accusés de desservir le développement économique, si ce n’est dans un contexte de faible volonté politique. Le Ghana écrit un exemple noble avec la construction et la mise en service en 2024 d'une centrale solaire de 17 mégawatts, la Mega Warehouse Rooftop Solar Project, qui abrite une soixantaine d'entreprises, et soutient directement l'emploi de plus de 7000 personnes. l’Agence Internationale pour les Energies Renouvelables indique que ce secteur pourrait fonder jusqu’à 30 millions d’emplois d’ici 2030 et jusqu’à 42 millions d’emplois d’ici 2050 dans le monde, concluant ainsi au potentiel économique que représente une transition énergétique sérieuse.
Les défis de la transition énergétique en Afrique
Aujourd'hui, des pays africains ont des plans de politiques environnementales/énergétiques, en témoignent les contributions déterminées au niveau national (CDN) et les plans nationaux d'adaptation à plusieurs milliards de dollars. Il s'effectue une course aux financements internationaux "verts", bien que l'analyse de leurs gestions et impacts soit encore un autre point à questionner avec un traitement exhaustif.

Coûts de différentes Contributions Déterminées au national - cas de la Côte d'ivoire, du Sénégal, du Niger, et du Burkina Faso.
La disparité des coûts des CDN qui contiennent des plans en faveur de la transition énergétique, traduit deux faces d'une même pièce : le niveau d'engagement dans la transition, et le niveau de priorité de la transition dans la feuille de route gouvernementale. L'occasion de préciser que l'Afrique ne constitue pas un bloc homogène sur les réponses à la question environnementale, même s'il existe une intégration générale de la question dans les activités politiques.
Néanmoins, cette démarche vers la transition énergétique contient encore des difficultés notables liées à la situation sociale, économique et politique du continent.
Les financements internationaux constituent la part majeure de la faisabilité des politiques environnementales nationales dans la plupart des pays, forçant ainsi une relation de dépendance pour l'achèvement des objectifs énergétiques.
La dimension sociale est un obstacle non négligeable à la transition énergétique. Comme cité bien plus haut, les habitudes sont ancrées dans l'utilisation du fossile, or la transition ne pourrait être effective seulement qu'au niveau macro ; il faudrait une décentralisation de l'installation et l'utilisation des dispositifs d'énergies renouvelables. Les populations se retrouveraient, de ce fait, dans une position d'appropriation des nouvelles énergies, impulsant subséquemment une propagation rapide et efficace. Mais encore, l'achat des appareils et les mécanismes de stockage paraissent bien trop chers dans un continent en proie à une pauvreté importante.
Inévitablement, l'éducation, les subventions, et la lutte contre la pauvreté devront être le fer de lance de l'avenir énergétique vert du continent africain ; d'où la nécessité d'une transition "juste et humaine".
L'impératif d’une transition énergétique juste et progressive
Il ne s'agit pas de dire que l'Afrique ne devrait plus investir dans les énergies fossiles brusquement. C'est un scénario peu réaliste qui mettrait à mal l'économie des pays. Il s'agit plutôt de suggérer une transition réelle disposant de planifications précises en ce qui concerne l'attribution des énergies renouvelables ainsi que le développement et le délaissement des fossiles. Si la fiche de la transition est floue, et que les investissements continuent à se faire massive dans le pétrole et le gaz, les pays africains connaîtront “l'inertie du système fossile”, dont il deviendrait particulièrement très ardu de s'en extraire, du fait de la longue durée des contrats gaziers et pétroliers et de l'accumulation d'infrastructures les soutenant. L'on ne peut raisonnablement rejeter que la découverte de gisements pétroliers fasse preuve d'investissement de la part des pays africains eu égard de leurs situations socio-économiques. Cependant, il revient aux politiques de développer concomitamment les énergies renouvelables et leur univers matériel afin d'éviter de reproduire une certaine trajectoire économique occidentale déjà connue. La "vengeance énergétique" africaine en rapport avec son développement économique est une chose, mais la lucidité pragmatique au regard des dégâts imputés au changement climatique en est une autre, et assurément, cette dernière est la plus salvatrice pour l'économie long terme, l'homme, et la planète.
