Le FMI accorde 2,2 milliards de dollars au Sénégal : faut-il vraiment s'en réjouir ?
La huitième mission du Fonds monétaire international à Dakar depuis l'élection de Bassirou Diomaye Faye, en avril 2024, s'est achevée mardi 1er septembre par une annonce que le gouvernement s'empresse déjà de présenter comme une victoire diplomatique. Conduite par Mercedes Vera Martin, nouvelle cheffe de mission pour le Sénégal, l'équipe du Fonds a séjourné à Dakar du 19 août au 1er septembre et en repart avec un accord au niveau des services : un nouveau programme de 36 mois au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC), d'un montant d'environ 2,2 milliards de dollars pour accompagner le programme de réformes économiques et financières 2026-2029.

Sur le papier, c'est la sortie de l'impasse dans laquelle le dossier sénégalais était enlisé depuis la révélation, début 2025, du scandale de la dette cachée. Mais faut-il vraiment s'en féliciter ?
Un pays classé parmi les plus endettés d'Afrique
Commençons par le chiffre qui devrait tempérer l'enthousiasme officiel : le ratio d'endettement public du Sénégal, une fois intégrés les engagements des entreprises publiques et les arriérés intérieurs, atteint 132 % du PIB à fin 2024, plus du double du seuil de convergence de l'UEMOA. C'est ce niveau de surendettement, hérité en grande partie de la décennie Macky Sall et de ses statistiques falsifiées, qui avait conduit à la suspension du précédent programme du FMI et placé Dakar au cœur d'une crise de confiance budgétaire durable.
Dans ce contexte, un nouvel emprunt, fût-il concessionnel, pose une question simple : un pays déjà étranglé par sa dette doit-il vraiment se féliciter d'en contracter davantage ?
« Le FMI donne d'une main et reprend de l'autre »
C'est la thèse défendue par l'analyste politique panafricaniste Guy Mafimba dans l'émission La Bande à Carlyle du 2 septembre. Pour lui, l'enthousiasme affiché par certaines élites africaines à chaque signature d'un accord avec le Fonds relève du contresens : ce que le FMI accorde en liquidités, il le reprend en conditionnalités, réformes budgétaires, plafonds de dépenses, discipline monétaire imposée, qui réduisent d'autant la marge de manœuvre des gouvernements emprunteurs. Plus radicalement, il y voit un aveu d'échec : celui d'élites africaines incapables de financer le développement de leur pays autrement que par la dette extérieure.
L'argument est ancien, mais il retrouve une actualité particulière à Dakar. Ce nouvel accord entre en effet en contradiction frontale avec le logiciel idéologique du Pastef, le parti qui a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir sur la promesse d'une rupture avec la dépendance aux bailleurs extérieurs. Devoir signer un programme FEC pour stabiliser ses finances publiques, c'est, pour ce courant souverainiste, admettre l'échec, au moins provisoire, de ce projet d'émancipation.
Le grand flou des contreparties
Reste la question la plus importante : contre quoi le Sénégal a-t-il obtenu ces 2,2 milliards de dollars ? Sur ce point, le gouvernement reste étonnamment discret. La Déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, qui aurait pu éclaircir la doctrine officielle, était programmée ce mardi 1er septembre, jour même de la fin de la mission du FMI, mais a été reportée à une date encore inconnue.
Ce silence intervient dans un climat politique déjà électrique entre l'exécutif et l'Assemblée nationale. Ces dernières semaines, le Conseil constitutionnel a retoqué à plusieurs reprises des textes portés par la majorité parlementaire présidée par Ousmane Sonko : le 9 juillet, en censurant la loi de révision constitutionnelle adoptée fin juin ; puis le 25 août, en déclarant irrecevable la proposition de loi sur l'encadrement des crédits spéciaux et des fonds secrets de l'État, celle-là même qui visait à imposer davantage de transparence sur ces lignes budgétaires opaques.
Pour le ministre de l'Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, il ne faut surtout pas parler de restructuration : le traitement de la dette relèverait d'une initiative purement sénégalaise, et non d'un plan imposé par le Fonds. Une nuance sémantique qui n'est pas neutre : assumer formellement une restructuration exposerait le Premier ministre à l'hostilité d'une partie des 130 députés Pastef, pour qui ce mot reste associé à une mise sous tutelle extérieure, voire au risque d'une motion de censure.
Sonko exige la transparence
Sur le réseau social X, le président de l'Assemblée nationale Ousmane Sonko n'a pas caché son agacement, ce 2 septembre. Tout en reconnaissant qu'aucun accord n'est définitif tant que le conseil d'administration du FMI ne l'a pas validé, il a pointé le flou entretenu de part et d'autre sur les engagements réels pris par le Sénégal : quelles contreparties précises sur le traitement de la dette, quelles réformes concrètes sur la mobilisation des ressources intérieures et la protection des ménages vulnérables, et surtout, qu'est devenue la promesse d'audits internationaux de la dette ? Sonko, qui dit avoir suivi une partie des discussions techniques, réclame la publication du mémorandum de politiques économiques et financières censé sceller cet accord, ou, à défaut, sa transmission à l'Assemblée nationale. Selon lui, les grandes lignes de ces engagements devront de toute façon apparaître dans une loi de finances rectificative ou dans le projet de loi de finances 2027, qui sera soumis aux députés en octobre.
Le contre-exemple ghanéen
Le gouvernement pourra toujours brandir le précédent ghanéen pour justifier son choix. Accra a bouclé avec succès, en mai 2026, son propre programme FEC de 3 milliards de dollars : croissance relancée, inflation ramenée sous les 6 %, réserves quasi doublées, risque de surendettement rétrogradé de « élevé » à « modéré ». Mais la comparaison a ses limites : le Ghana partait d'un défaut de paiement assumé et d'une restructuration déjà négociée avec l'ensemble de ses créanciers, quand le Sénégal en est encore au stade de la levée d'une dérogation liée à la publication de statistiques erronées, un point de départ nettement moins consolidé.
Rendez-vous en octobre
Entre les annonces techniques du FMI et le silence prudent du gouvernement, un fossé se creuse, celui que Sonko dénonce. Le débat de fond, sur ce que le Sénégal engage réellement en échange de ces 2,2 milliards de dollars, n'aura sans doute vraiment lieu qu'à l'Assemblée nationale, à l'occasion de la loi de finances rectificative ou du budget 2027. D'ici là, la question posée en ouverture reste entière : la troisième alternance peut-elle se réjouir d'un succès qui ressemble, pour l'instant, à une réponse imposée par la nécessité plus qu'à un choix pleinement assumé ?

