Présidentielle 2027 : ce que l'Afrique attend de la prochaine élection française
Lorsqu’il pleut à Paris, Abidjan est mouillée. La formule presque proverbiale, résume des décennies d’interconnexion politique, économique et diplomatique entre la France et une partie de l’Afrique. Pendant longtemps, les décisions prises à l’Élysée ou à Bercy ont eu des répercussions directes sur les capitales africaines : des accords de défense aux accords monétaires, des réseaux d’influence aux coopérations universitaires, en passant par les flux migratoires et les investissements.
Cette interdépendance s’est construite sur un socle historique : les anciennes colonies françaises, les diasporas, les institutions financières communes, les bases militaires, les accords de coopération et les liens culturels. Mais aujourd’hui , ce qui se joue est plutôt la définition d’un nouveau cadre de coopération : une relation moins verticale, moins personnalisée, davantage fondée sur les intérêts mutuels, la prévisibilité diplomatique et le respect effectif des souverainetés.
La véritable question est plutôt la suivante : quel futur président français sera capable de traiter les États africains comme des interlocuteurs politiques autonomes, libres de diversifier leurs partenariats et de défendre leurs propres priorités ?
Cette nuance est essentielle. L’Afrique ne se détourne pas nécessairement de la France ; elle refuse de dépendre d’elle. Elle ne réclame pas l’absence de coopération, mais la fin de l’exclusivité et de l’asymétrie. Dans ce nouveau contexte, Paris n’est plus le centre naturel et incontesté des relations extérieures de nombreux pays francophones. La Chine, la Turquie, les États du Golfe, l’Inde, la Russie, le Brésil, les États-Unis ou encore les institutions européennes proposent des partenariats concurrents. Cette multipolarité donne aux États africains une marge de négociation plus grande, même si elle ne les libère pas automatiquement des nouvelles formes de dépendance économique, financière ou sécuritaire.
De plus, étant donné que l'Afrique cherche progressivement à redéfinir sa place dans le monde, elle ne peut pas totalement ignorer ce qui se joue à Paris. Toutefois, la pluralité de l'Afrique mérite d'être soulignée, ce continent segmenté recèle des réalités multiples, où chaque région et chaque pays nourrit des attentes spécifiques. Si certains États africains, particulièrement les pays francophones, accordent une attention particulière à cette élection présidentielle, d'autres la perçoivent comme un scrutin étranger parmi d'autres, sans enjeu direct pour leurs trajectoires nationales.
Quoi qu'il en soit, cette présente analyse adopte une posture réaliste, en mobilisant à la fois les liens historiques et les dynamiques contemporaines qui structurent les relations entre la France et le continent africain.
La fin d’un monde : comprendre la crise actuelle de la relation Afrique-France
La crise actuelle des relations entre la France et plusieurs pays africains ne vient pas de nulle part. Elle s’enracine dans un ensemble de facteurs historiques, politiques et géopolitiques que les concepts de science politique aident à décrypter : Françafrique, post-colonialisme, souveraineté, néo-colonialisme, multipolarité, dépendance économique et diplomatie transactionnelle.
Depuis 2020, la carte de la présence française en Afrique a été radicalement redessinée. Les coups d’État et les tensions au Sahel ont conduit au départ ou à la réduction de la présence militaire française dans plusieurs pays. La France a été expulsée du Mali en 2022, du Burkina Faso en 2023, du Niger en 2023, du Tchad en 2024-2025, et a retiré ses forces du Sénégal en 2025, marquant la fin de 65 ans de présence militaire permanente en Afrique de l’Ouest.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans la construction d’un imaginaire politique « anti-système » ou « anti-Françafrique ». Des discours souverainistes et panafricains circulent massivement, alimentés par une nouvelle génération africaine connectée. Cependant, il faut distinguer les dynamiques populaires réelles des stratégies de communication et d’influence menées par certains acteurs étrangers, notamment la Russie, la Chine, la Turquie et les Émirats arabes unis.
Ce que les gouvernements africains attendent réellement du prochain président français
Une relation d’égal à égal : La fin de la diplomatie paternaliste
La principale attente des dirigeants africains est probablement une transformation du logiciel diplomatique français. Les États africains veulent être considérés comme des partenaires, des puissances régionales, des marchés stratégiques et des acteurs géopolitiques autonomes. Cette demande de partenariat stratégique horizontal s’oppose à une relation verticale héritée du passé.
Lors du sommet Africa Forward à Nairobi en mai 2026, le président Emmanuel Macron a lui-même appelé à un partenariat « rééquilibré » et « d’égal à égal » entre la France et les pays africains, signalant un changement de cap par rapport à l’approche militaire lourde qui a longtemps prévalu.
De ce fait, la demande de souveraineté ne doit pas être réduite à un simple slogan anti-français. Elle exprime une transformation profonde des imaginaires politiques africains, particulièrement visible chez les jeunes générations. Dans de nombreux pays, la critique de la France repose à la fois sur des expériences concrètes: intervention militaire, rapport inégal dans certaines négociations économiques, difficulté d’obtention des visas, discours publics jugés condescendants et sur un sentiment plus général de déclassement symbolique.
Ce qui est contesté n’est pas seulement la présence française ; c’est la manière dont cette présence est parfois perçue comme une relation où Paris se réserve le droit de définir les priorités sécuritaires, démocratiques ou économiques de ses partenaires. Les déclarations françaises sur les coups d’État, les droits humains, la lutte contre le terrorisme ou les migrations sont ainsi souvent reçues à travers le prisme d’une histoire coloniale non totalement dépassée.
Dès lors, une relation « d’égal à égal » ne peut pas se limiter à un changement de vocabulaire. Elle suppose des pratiques diplomatiques différentes : consulter plutôt qu’imposer, négocier plutôt que conditionner, reconnaître les désaccords plutôt que les masquer derrière le langage du partenariat. Elle implique également de cesser de privilégier les relations personnalisées
avec quelques chefs d’État au détriment des institutions, des parlements, des collectivités, des universités et des sociétés civiles.
Une coopération économique plus équilibrée : De l’aide au partenariat productif
Sur le plan économique, l’attente principale est celle d’un changement de logique. L’Afrique est encore trop souvent abordée dans le débat français à travers quatre thèmes : l’aide au développement, l’immigration, la sécurité et les matières premières. Or cette lecture est insuffisante. Les États africains cherchent avant tout à accélérer leur transformation productive : créer des emplois, développer des infrastructures, renforcer les systèmes éducatifs, soutenir les entreprises locales, transformer sur place les ressources naturelles et réduire les dépendances technologiques. Dans cette perspective, la France sera jugée moins sur le volume de ses promesses que sur la structure de sa coopération.
La question de la transformation locale des matières premières est particulièrement révélatrice. Pour de nombreux pays africains, exporter du cacao, du coton, du pétrole, de l’uranium, du lithium ou d’autres ressources sans maîtriser les étapes de transformation industrielle entretient une position subordonnée dans l’économie mondiale. Une coopération économique plus équilibrée devrait donc soutenir la montée en gamme, l’emploi local et les capacités industrielles, plutôt que se limiter à l’extraction, à l’exportation et à l’aide ponctuelle.
Une politique migratoire cohérente et respectueuse
La problématique de la migration sera certainement au coeur de la campagne présidentielle française. Et c'est précisément là que les attentes africaines seront particulièrement fortes. Pendant que la France cherche à attirer des étudiants, des ingénieurs, des médecins, des chercheurs et des entrepreneurs africains, elle développe parallèlement un discours politique de plus en plus dur sur l'immigration. Cette contradiction est difficilement compréhensible. L'Afrique attend une politique migratoire plus cohérente.
Les étudiants africains ne doivent pas être considérés uniquement comme des migrants potentiels. Ils constituent également des ponts entre les économies, les cultures et les institutions. Le prochain président français devra comprendre que fermer la porte à la jeunesse africaine aujourd'hui peut signifier fermer des opportunités économiques et diplomatiques pour la France demain.
Les déclarations récentes d'Édouard Philippe, candidat d'Horizons, illustrent cette tension. À Mayotte, en août 2026, il a promis de « fermer totalement les vannes de l'immigration », suspendant pendant cinq ans le droit du sol, le droit d'asile et le regroupement familial, et proposant la création d'un centre de retour en Afrique de l'Est. « Si nous voulons véritablement consacrer des moyens efficaces à cette reconstruction, nous devons, et c'est un préalable, fermer les vannes de l'immigration à Mayotte », a-t-il déclaré. Ces positions, bien que centrées sur un département d'outre-mer, auront des répercussions sur la perception de la France par les pays africains, notamment les Comores et les pays d'Afrique de l'Est.
Pour les États africains, la question est simple : la France souhaite-t-elle maintenir un espace de formation, de recherche, d’affaires et de circulation humaine avec le continent, ou considère-t-elle désormais la mobilité comme un coût politique interne qu’il faut réduire ? La réponse apportée pendant la campagne présidentielle pèsera lourdement sur l’image de la France.
Le prochain président français peut-il réellement rédynamiser les relations ?
Plusieurs scénarios politiques sont possibles pour la prochaine présidentielle française. Chaque sensibilité politique pourrait produire des effets différents dans la relation avec l’Afrique.
Une approche libérale et européenne privilégierait les partenariats économiques, les investissements privés et la coopération au développement dans le cadre de l’Union européenne. Une approche souverainiste mettrait l’accent sur la protection des intérêts français, le contrôle de l’immigration et la réduction de l’aide au développement. Une approche sociale-démocrate insistait sur la justice sociale, la coopération culturelle et éducative, et le respect des droits humains.
Une approche de gauche critique du post-colonialisme remettrait en question les héritages coloniaux, la Françafrique et les interventions militaires, tout en promouvant une coopération fondée sur la réparation et la justice historique. Une approche conservatrice ou nationaliste pourrait adopter une posture plus ferme sur l’immigration et la sécurité, tout en maintenant des liens économiques stratégiques.
Conscients que les conséquences de ce scrutin varieront selon le camp qui l'emportera, les différents gouvernements africains observent l'élection présidentielle française avec une attention soutenue. Et pour cause, une décision plus restrictive par exemple sur la mobilité étudiante pourrait directement affecter le taux de chômage en Côte d'Ivoire, où la formation à l'étranger constitue un levier majeur d'insertion professionnelle des jeunes.
La prochaine présidentielle française sera-t-elle aussi une élection africaine ?
La présidentielle française de 2027 n’est pas une « élection africaine » au sens où les États africains chercheraient à peser sur le choix des électeurs français. Elle constitue plutôt un test : celui de la capacité du futur président français à accepter une relation devenue concurrentielle, négociée et fondée sur des intérêts réciproques plutôt que sur les réflexes hérités de la Françafrique.
La question africaine ne sera pas non le thème principal de la prochaine présidentielle française. Pourtant, les choix du prochain président auront des conséquences concrètes sur les relations entre la France et un continent qui représente une part croissante de la démographie mondiale, de la croissance économique et des enjeux géopolitiques du XXIe siècle.
La prochaine relation France-Afrique ne pourra plus être fondée sur la nostalgie, la domination, la dépendance ou la méfiance. Elle devra reposer sur la lucidité, la réciprocité, la souveraineté et les intérêts partagés
Ainsi, lorsqu’il pleuvra à Paris, Abidjan ne sera peut-être plus simplement mouillée. Elle pourra aussi choisir d’ouvrir son propre parapluie.

