Maurice Bandaman : "Chaque génération assume sa mission ou la trahit" - L'ambassadeur ivoirien brise le silence sur l'esclavage oublié de Côte d'Ivoire
A l'UNESCO à Paris, Maurice Bandaman a accordé à AxInfos un entretien rare et sans filtre sur la vocation littéraire, la fidélité à soi-même, et une page d'histoire africaine que personne ne raconte : celle des milliers d'Ivoiriens déportés depuis Lahou-Kpanda vers les Amériques.
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Il cumule les titres mais refuse les postures. Ecrivain de formation, ambassadeur de Côte d'Ivoire par engagement, Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire par mérite, S.E.M. Maurice Bandaman est de ces hommes rares qui ont choisi de rester fidèles à ce qu'ils étaient à vingt ans. C'est à l'UNESCO, en marge de la dédicace de son nouveau roman Sœurs esclaves, qu'il a reçu AxInfos pour un entretien en deux volets, dense, personnel et historiquement capital.
Dans un premier temps, Bandaman parle de la vocation. Pas comme une anecdote biographique, mais comme une exigence philosophique. Depuis le collège, dit-il, il savait qu'il deviendrait écrivain. Et il assume aujourd'hui, après plus de quarante ans de carrière, de n'avoir pas trahi cette promesse faite à lui-même. Il cite Frantz Fanon comme boussole : chaque génération doit découvrir sa mission, son combat, et l'assumer ou le fuir. Pour Bandaman, trop de jeunes Africains fuient. Et c'est précisément pour cela, affirme-t-il avec une tranquillité qui tranche, que l'Afrique est ce qu'elle est.
Mais c'est dans le second volet de l'entretien que l'ambassadeur révèle ce que son roman porte de plus explosif. Sœurs esclaves n'est pas un roman de plus sur la traite négrière. C'est la mise en lumière d'une histoire ivoirienne que la mémoire collective a jusqu'ici laissée dans l'ombre. Quand on parle de la Route de l'esclave, les noms qui reviennent sont ceux du Bénin, du Ghana, du Sénégal. La Côte d'Ivoire est absente de ce récit. Bandaman s'y est engouffré avec son stylo.
A travers le programme de l'UNESCO sur La Route de l'esclave, il a découvert qu'une femme d'origine ivoirienne, déportée depuis le port de Lahou-Kpanda, avait non seulement survécu à l'horreur, mais avait fondé une cité au Brésil. Cette cité existe encore aujourd'hui. Sa sœur jumelle, libérée et enrichie, était revenue arracher à l'esclavage ses frères ivoiriens. C'est sur ce socle historique, vérifiable dans le village de Kandé, devenu quartier de Salvador de Bahia, que Bandaman tisse une fiction qui traverse quatre siècles, de Kanga Nianzé au Brésil, des États-Unis à la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui.
L'entretien réserve également une révélation toponymique saisissante. Le fleuve Bandama ? Deux mots portugais : banda mar, le fleuve qui brisait les bateaux des marchands d'esclaves. Bassam ? Du portugais bacia, bassin. Les Portugais ont laissé leurs empreintes dans la géographie ivoirienne, témoins silencieux d'une époque que personne n'a encore vraiment racontée au grand public.
Maurice Bandaman conclut sur une exigence qui résonne bien au-delà du littéraire : le devoir de mémoire est un droit pour les peuples. Et les États ont l'obligation de l'honorer pour ne pas reproduire les taches de l'histoire.