Niamey à la croisée des axes Bamako–Alger : que retenir de la visite de Tiani ?
Le chef de la junte nigérienne, le général Abdourahamane Tiani, a effectué une visite d’État de 48 heures à Alger, marquant un tournant diplomatique aux multiples lectures. Alors que les tensions persistent entre son allié au sein de l’Alliance des États du Sahel, le Mali dirigé par Assimi Goïta, et l’Algérie de Abdelmadjid Tebboune, cette visite soulève des interrogations. Entre solidarité sahélienne et réalités économiques et géostratégiques, Niamey joue-t-elle l’équilibre ou amorce-t-elle un repositionnement ? Retrouvez l’éditorial hebdomadaire de Ousmane Soro.
Les 15 et 16 février, Abdourahamane Tiani a été reçu avec les honneurs à Alger.
Une visite hautement médiatisée, au cours de laquelle le chef de la junte nigérienne a réaffirmé son discours souverainiste, multipliant les critiques contre l’ancienne puissance coloniale ainsi que contre certains États de la sous-région qu’il accuse régulièrement d’ingérence, sans pour autant étayer ses propos par des éléments concrets. Mais au-delà de la rhétorique politique, une question centrale se pose : comment cette séquence est-elle perçue à Bamako ?
Le malaise malien et la question des Accords d’Alger
Les relations entre le Mali et l’Algérie se sont progressivement tendues, notamment depuis la remise en cause par Bamako de l’Accord d’Alger de 2015, dont Alger était le principal médiateur et garant. Pour les autorités maliennes, cet accord n’aurait pas permis de restaurer pleinement l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. Pour Alger, il constituait au contraire un pilier de stabilité régionale. Cette divergence stratégique a contribué à refroidir les relations entre les deux capitales.
Dans le même temps, la signature de la Charte du Liptako-Gourma
Dans le même temps, la signature de la Charte du Liptako-Gourma par le Mali, le Burkina Faso et le Niger — acte fondateur de l’Alliance des États du Sahel — a consacré une solidarité sécuritaire nouvelle entre les trois régimes militaires, fondée sur la défense mutuelle et une lecture commune des menaces. Sur le plan sécuritaire et politique, les réalités de Bamako et de Niamey restent similaires : lutte contre les groupes armés, défiance envers certaines organisations régionales, discours de souveraineté assumé.
L’équation économique : l’atout algérien
Toutefois, la dimension économique introduit une variable différente. L’Algérie représente pour le Niger une ouverture stratégique vers la Méditerranée et l’Europe. Le projet de gazoduc transsaharien Nigeria–Niger–Algérie, régulièrement évoqué depuis plusieurs années, pourrait à terme transformer la position énergétique de Niamey. Pour un pays enclavé et confronté à des sanctions et à des tensions financières ces derniers mois, la perspective de revenus structurants et d’infrastructures majeures n’est pas anodine. Comparativement, le Mali, toujours engagé dans une reconquête sécuritaire de son territoire, dispose de marges économiques plus limitées. De ce point de vue, un rapprochement avec Alger apparaît comme un calcul rationnel.
Une constante dans la trajectoire de Tiani
Cette posture d’équilibre n’est pas nouvelle. En juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani renversait le président démocratiquement élu Mohamed Bazoum, toujours détenu à ce jour. À l’époque déjà, Niamey avait observé un temps d’hésitation stratégique avant de s’inscrire pleinement dans l’axe formé avec Bamako et Ouagadougou. Depuis, le pouvoir nigérien avance sur une ligne faite de souveraineté revendiquée, de pragmatisme géopolitique et d’ambiguïté assumée.
Entre solidarité et diversification
La visite à Alger ne signifie pas un désaveu de l’Alliance des États du Sahel. Mais elle montre que Niamey entend diversifier ses partenariats et éviter toute dépendance exclusive. Reste une équation délicate : s’éloigner trop d’Alger serait se priver d’un partenaire économique et sécuritaire majeur ; se rapprocher excessivement pourrait être perçu comme un signal de désalignement par ses alliés sahéliens.
La visite de Tiani à Alger ne consacre ni rupture ni basculement.
Elle illustre plutôt la complexité d’une diplomatie sahélienne en recomposition. Niamey semble moins choisir entre Bamako et Alger que chercher à exister entre les deux. À la croisée des axes, le Niger avance prudemment, entre solidarité politique, nécessité économique et calcul stratégique.
Source photo de couverture : page facebook CNSP - publié le 16/02/2026