Le Sénégal vit sans doute l’un des tournants politiques les plus importants de son histoire démocratique depuis plus de 60 ans.
Les rues sont calmes. Les institutions fonctionnent. Les administrations continuent de tourner. À première vue, le pays ne semble pas bloqué. Pourtant, derrière cette apparente normalité, une bataille jadis silencieuse, mais aujourd’hui de plus en plus visible, s’est engagée au sommet de l’État depuis presque deux ans. Cette fois, il n’y a ni chars ni soldats. Les armes sont juridiques, parlementaires et constitutionnelles. Du duo à la dualité, voici le récit de la chute du tandem Sonko-Faye.
Depuis plusieurs semaines, une question hante les juristes comme les observateurs de la vie politique sénégalaise : assistons-nous à une simple réforme institutionnelle ou à une reconfiguration profonde des équilibres de la République ?
Le vote de la réforme constitutionnelle par la majorité parlementaire de Pastef marque un tournant. Désormais, le président de la République dispose d’un délai de huit jours pour promulguer le texte. À défaut, le président de l’Assemblée nationale pourrait procéder à sa promulgation conformément au mécanisme prévu par la Constitution. Mais une interrogation demeure : cette révision peut-elle devenir définitive sans l’approbation du peuple par référendum, alors que l’article 103 de la Constitution affirme que « la révision est définitive après avoir été approuvée par référendum » ?
Au-delà du débat juridique, cette séquence révèle surtout une rupture politique majeure : celle du tandem qui avait incarné l’espoir de tout un peuple.
Pendant plusieurs années, Ousmane Sonko fut le visage de l’opposition sénégalaise. Son discours souverainiste, sa dénonciation de la corruption et son appel à une rupture profonde avec les pratiques politiques traditionnelles lui ont permis de fédérer une jeunesse en quête de changement.
Lorsque sa candidature fut empêchée, Bassirou Diomaye Faye devint son relais. Les deux hommes apparaissaient alors comme les deux faces d’un même projet politique. L’un portait la vision, l’autre incarnait la continuité. La victoire de mars 2024 fut célébrée comme celle d’un collectif plus que celle d’un homme. Jamais, depuis plusieurs décennies, un tandem n’avait suscité autant d’espérance.
Mais l’histoire politique enseigne une constante : les alliances forgées dans l’opposition résistent rarement à l’exercice du pouvoir.
Les premiers désaccords sont apparus discrètement. Puis ils se sont multipliés. Les divergences sur la méthode de gouvernance, les équilibres institutionnels et les orientations politiques ont progressivement transformé la confiance en méfiance.
Le limogeage d’Ousmane Sonko de la Primature n’a pas seulement mis fin à une collaboration gouvernementale. Il a ouvert une nouvelle bataille : celle du contrôle des institutions.
Fort de la majorité parlementaire acquise par Pastef, Ousmane Sonko a pris la présidence de l’Assemblée nationale. Face à lui, Bassirou Diomaye Faye conserve la magistrature suprême, mais voit son ancien allié contrôler l’institution qui détient désormais l’initiative de la réforme constitutionnelle. C’est ainsi qu’on passe du tandem au duel.
À l’issue des deux dialogues nationaux, le président de la République avait annoncé une réforme de la Constitution destinée à moderniser les institutions. Cependant, la majorité mécanique de Pastef passe à l’offensive et se saisit de ce chantier pour « rééquilibrer les pouvoirs et renforcer le contrôle démocratique ». Le clan Faye y voit tout autre chose : une réécriture des règles institutionnelles au profit de la majorité parlementaire.
Mais lorsque la majorité parlementaire utilise sa force numérique pour redessiner les équilibres institutionnels dans un contexte de conflit avec le chef de l’État, la question de l’intention politique devient inévitable. Nous sortons ainsi du cadre juridique pour en arriver aux ambitions politiques. Reste que le Sénégal est un pays réputé pour se fier au texte. Alors regardons ensemble les textes.
L’article 103 dispose clairement que le projet de révision est adopté par l’Assemblée nationale selon la procédure prévue à l’article 71, mais ajoute aussitôt que « la révision est définitive après avoir été approuvée par référendum ». Cette disposition appelle une question simple : le référendum est-il une simple faculté politique ou une condition indispensable à l’entrée en vigueur de la révision ?
À la lecture littérale du texte, l’exigence référendaire apparaît comme une étape essentielle de la procédure.
Si tel est le cas, une difficulté surgit immédiatement : la Constitution ne prévoit pas de mécanisme permettant à l’Assemblée nationale d’organiser elle-même ce référendum. En pratique, seul le président de la République dispose des moyens institutionnels pour engager une telle consultation.
Nous nous trouvons alors face à une possible impasse : une majorité parlementaire peut adopter une réforme, mais sa mise en œuvre pourrait dépendre d’un président qui n’entend pas nécessairement la soutenir.
C’est cette tension entre légitimité présidentielle et majorité parlementaire qui fait aujourd’hui peser un risque de crise institutionnelle. Qui, de Bassirou Diomaye Faye, président de la République, ou d’Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale, remportera ce bras de fer institutionnel ? Cette situation nous rappelle, à quelques niveaux près, le duel entre Senghor et Dia.
En effet, en 1962, le Sénégal connut une crise majeure entre Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor. Derrière le conflit des hommes se jouait déjà une lutte pour la maîtrise des institutions. Cette crise se solda par l’arrestation de Mamadou Dia et une profonde transformation du régime politique. Par ailleurs, il convient de noter que les circonstances d’aujourd’hui sont différentes. Les institutions, au fil des ans, sont devenues de plus en plus solides et la démocratie s’est enracinée.
Mais une constante demeure : lorsqu’un conflit politique se déplace sur le terrain constitutionnel, il engage bien davantage que le destin de deux hommes. Il engage l’avenir de la Nation.
Des questions restent cependant sans réponse : jeunesse, emploi, éducation, santé, agriculture… La Constitution ne doit pas être la propriété d’une majorité au détriment d’une opposition, bien que toute majorité soit légitime.
Jusque-là, Diomaye Faye reste silencieux, mais Pastef ne commettra pas l’erreur de sous-estimer l’ambition et le pouvoir d’un chef d’État en exercice.