- 1 La pierre rejetée peut-elle devenir la principale ?
- 2 Un homme rejeté, mais jamais politiquement effacé
- 3 Le poids des blessures laissées derrière lui
- 4 L’APR, possible trait d’union du nouvel ordre politique
- 5 Revenir pour reconquérir ou revenir pour arbitrer ?
- 6 Et si l’enfant rejeté faisait son grand retour ?
« LA PIERRE REJETEE PEUT-ELLE DEVENIR LA PRINCIPALE ? »
Cette citation africaine, qui évoque la revanche d’un homme sur son destin, invite à s’interroger sur le parcours d’un dirigeant qui fut l’un des principaux artisans de la transformation du Sénégal, mais dont le nom demeure associé aux plus graves crises politiques de l’histoire récente du pays.
Macky Sall continue-t-il de susciter autant de méfiance plus de deux ans après avoir quitté le pouvoir ? Et pourquoi son retour annoncé provoque-t-il déjà autant d’attentes, d’inquiétudes et de spéculations ?
Le 17 juillet 2026, l’ancien président doit effectuer sa première visite publique au Sénégal depuis la passation de pouvoir à Bassirou Diomaye Faye en avril 2024. Officiellement, ce déplacement s’inscrit dans sa campagne pour devenir secrétaire général des Nations unies. Il doit rencontrer son successeur avant de poursuivre ses consultations diplomatiques. Installé au Maroc depuis son départ, Macky Sall a également annoncé qu’il reviendrait ensuite à Dakar pour retrouver ses partisans.
À première vue, il ne s’agit que d’une visite institutionnelle. Pourtant, en politique, le calendrier transforme parfois un simple déplacement en événement.
Macky Sall revient dans un contexte inédit. Le pouvoir issu de l’alternance de 2024 s’est progressivement fracturé. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, longtemps présentés comme les deux visages d’un même projet, incarnent désormais deux centres de pouvoir.
Sonko a quitté la Primature pour prendre la présidence de l’Assemblée nationale, où le PASTEF conserve une solide majorité. Face à lui, Diomaye Faye dirige l’exécutif et cherche à construire sa propre base politique. Les divergences portent autant sur les orientations économiques que sur les ambitions pour 2029, les fonds politiques ou encore la conception de l’autorité présidentielle. La rupture est devenue institutionnelle lorsque la majorité parlementaire a adopté une réforme destinée à renforcer les pouvoirs du Parlement, créer une Cour constitutionnelle et limiter davantage le pouvoir présidentiel de dissoudre l’Assemblée. Bassirou Diomaye Faye a saisi le Conseil constitutionnel, qui a finalement rejeté le texte. L’image était saisissante : le président demandait aux juges d’annuler une réforme votée par la majorité issue du mouvement qui l’avait porté au pouvoir.
C’est dans cette brèche que revient Macky Sall.
Il ne revient peut-être pas pour reconquérir le pouvoir. Mais sa seule présence pourrait suffire à modifier les rapports de force qui structurent désormais la vie politique sénégalaise.
UN HOMME REJETE, MAIS JAMAIS POLITIQUEMENT EFFACE
Macky Sall a quitté la présidence dans un climat d’hostilité qui semblait le condamner à une longue traversée du désert. Pourtant, il ne revient pas sans ressources.
Il demeure le fondateur et le chef de l’Alliance pour la République (APR). Si le parti a perdu le pouvoir en 2024, il conserve des élus, des cadres expérimentés, un solide ancrage territorial et l’héritage de douze années d’exercice du pouvoir. Dès mars 2026, Macky Sall a relancé sa restructuration en demandant à ses responsables de remettre le parti en ordre de bataille. L’accueil préparé pour son retour vise d’ailleurs à démontrer que son leadership reste intact.
Son influence repose aussi sur un bilan matériel difficile à effacer.
Arrivé au pouvoir en 2012, il a fait des infrastructures, de l’énergie et de l’attractivité économique les piliers du Plan Sénégal émergent lancé en 2014. Le Train express régional, le Bus Rapid Transit, les autoroutes, la ville nouvelle de Diamniadio ou encore les investissements énergétiques ont profondément transformé le territoire, en particulier autour de Dakar.
Le BRT, inauguré en 2024, est devenu le premier réseau de bus rapides entièrement électrique d’Afrique. Selon la Banque mondiale, il peut transporter près de 300 000 voyageurs par jour et réduire certains trajets entre Dakar et Guédiawaye de 95 à 45 minutes. La même institution rappelle également que le Sénégal a enregistré plus de 6 % de croissance annuelle pendant cinq années consécutives avant la pandémie.
Ces réalisations n’effacent ni les inégalités ni les difficultés sociales. Elles offrent néanmoins à Macky Sall un argument politique concret : celui d’un État qui planifiait, investissait et construisait sur le long terme. À mesure que le pouvoir actuel se heurte aux contraintes budgétaires, aux attentes sociales et à ses propres divisions, cette image de bâtisseur peut retrouver un certain écho auprès d’une partie de l’opinion.
LE POIDS DES BLESSURES LAISSEES DERRIERE LUI
Le retour de Macky Sall ne peut toutefois être présenté comme celui d’un homme dont la réhabilitation serait déjà acquise.
Les dernières années de son pouvoir ont profondément détérioré sa relation avec une partie de la société sénégalaise. À partir de 2021, l’arrestation d’Ousmane Sonko dans l’affaire Adji Sarr provoque plusieurs vagues de manifestations. Les autorités dénoncent alors des tentatives d’insurrection, tandis que l’opposition accuse le pouvoir d’utiliser la justice pour écarter son principal adversaire. Les affrontements, les restrictions imposées aux manifestations et les coupures de certains moyens de communication ont durablement rompu le lien entre le pouvoir et une partie de la jeunesse.
À cette crise s’est ajoutée l’incertitude autour d’une éventuelle troisième candidature. Macky Sall y renonce finalement le 3 juillet 2023, mais son silence prolongé avait déjà nourri la défiance.
Puis, en février 2024, il annonce le report de l’élection présidentielle en invoquant les contestations du processus électoral. Le Conseil constitutionnel annule cette décision et impose la tenue du scrutin avant la fin de son mandat. Cet épisode reste l’un des plus controversés de son héritage politique.
Après son départ, les critiques se sont déplacées vers la gestion des finances publiques.
Les audits ont mis en évidence une sous-évaluation importante du déficit et de la dette. Le FMI estime provisoirement la dette de l’administration centrale à 105,7 % du PIB fin 2024, avec un déficit budgétaire de 11,7 %. Les vérifications menées par les autorités sénégalaises, la Cour des comptes et un cabinet international ont conduit le Fonds à ouvrir une procédure pour déclaration erronée de données publiques. Macky Sall rejette ces accusations, tout comme plusieurs anciens responsables de son administration.
Ces controverses rendent difficile toute image consensuelle de l’ancien président. Elles expliquent pourquoi son retour pourrait autant mobiliser ses soutiens que raviver l’opposition de ses détracteurs.
Mais elles n’effacent pas son influence. Elles la rendent plus clivante.
Or, dans un paysage politique désormais fragmenté, une influence clivante peut aussi devenir un levier de négociation.
L’APR, POSSIBLE TRAIT D’UNION DU NOUVEL ORDRE POLITIQUE
La véritable question n’est donc pas de savoir si Macky Sall peut redevenir président. La Constitution et le contexte politique rendent cette hypothèse peu probable. L’enjeu est ailleurs : que peut-il encore faire de l’appareil politique qu’il a construit ?
Depuis la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, deux pôles cherchent à s’imposer.
Le premier est celui du PASTEF, dirigé par Sonko, qui conserve une solide majorité parlementaire, une forte implantation militante et un discours souverainiste.
Le second se construit autour du président de la République. Bassirou Diomaye Faye entend désormais structurer sa propre organisation politique afin de porter sa ligne et d’élargir sa majorité au-delà du PASTEF. Mais ce futur pôle présidentiel aura besoin de relais locaux, d’élus expérimentés et d’un appareil politique capable d’occuper le terrain. C’est précisément ce que l’APR possède encore. Aucun rapprochement officiel entre Macky Sall et Bassirou Diomaye Faye n’est aujourd’hui établi. Une telle alliance serait d’ailleurs politiquement délicate : Diomaye Faye a été élu sur la promesse de rompre avec le système incarné par son prédécesseur. Pourtant, plusieurs responsables de l’APR évoquent déjà les rumeurs de contacts entre les deux camps. Leur simple circulation révèle que l’hypothèse d’une recomposition politique est désormais prise au sérieux.
Une alliance ouverte paraît peu probable à court terme. En revanche, des convergences ponctuelles sont envisageables : coopération parlementaire sur certains textes, ralliements individuels d’anciens cadres de l’APR, accords lors d’élections locales ou constitution d’un front favorable au maintien d’un régime présidentiel fort.
Dans cette configuration, Macky Sall agirait moins comme le chef d’une nouvelle majorité que comme le détenteur d’un réseau politique encore indispensable. L’APR pourrait apporter au camp présidentiel ce qui lui manque : une implantation territoriale, une expérience gouvernementale et des responsables capables de structurer une majorité durable.
En retour, un rapprochement offrirait aussi à l’APR une porte de sortie après sa défaite de 2024. Le parti retrouverait une capacité d’influence sans devoir immédiatement engager une reconquête du pouvoir.
Cette stratégie comporte toutefois des risques.
Pour Bassirou Diomaye Faye, celui de décevoir les électeurs qui avaient voté pour rompre avec l’ancien régime.
Pour Macky Sall, celui d’apparaître comme l’homme des compromis plutôt que comme celui du rassemblement.
Pour l’APR, celui de perdre progressivement son identité en devenant une simple force d’appoint.
Enfin, pour Ousmane Sonko, l’émergence d’un axe réunissant une partie du camp présidentiel et des anciens responsables de l’APR constituerait sans doute le défi politique le plus sérieux depuis l’alternance de 2024.
REVENIR POUR RECONQUERIR OU REVENIR POUR ARBITRER ?
Tout dépendra désormais de la posture que choisira Macky Sall.
S’il revient comme le chef d’un camp déterminé à transformer les difficultés du pouvoir actuel en revanche politique, il consolidera sans doute l’APR. Mais il renforcera aussi le récit défendu par Ousmane Sonko : celui d’un ancien système qui cherche à reprendre ce que les électeurs lui ont retiré.
S’il limite son retour à sa campagne pour le secrétariat général des Nations unies, son influence sur la scène nationale restera essentiellement symbolique. Son image internationale pourrait en sortir renforcée, sans modifier les équilibres politiques sénégalais.
Une troisième voie demeure toutefois possible : celle de l’arbitre.
Macky Sall pourrait restructurer son parti, encourager le dialogue avec les nouvelles autorités et contribuer à l’émergence d’une opposition républicaine capable de peser sans chercher à gouverner immédiatement. Une telle posture serait cohérente avec son ambition internationale : celui qui aspire à diriger l’ONU devrait d’abord démontrer sa capacité à favoriser l’apaisement dans son propre pays.
Ce scénario ne ferait pas de lui le sauveur du Sénégal. Aucun ancien président ne peut prétendre réparer seul les fragilités d’une démocratie qu’il a lui-même dirigée pendant douze ans. En revanche, il pourrait devenir l’un des acteurs capables d’éviter que la rivalité entre la présidence et la majorité parlementaire ne débouche sur un blocage durable des institutions.
Le Sénégal entrerait alors dans une nouvelle configuration politique : Ousmane Sonko à la tête d’un PASTEF dominant au Parlement ; Bassirou Diomaye Faye autour d’un mouvement présidentiel en construction ; et Macky Sall à la tête d’une formation ancienne, mais encore suffisamment structurée pour influencer les futures alliances.
Le retour annoncé du 17 juillet n’est peut-être, en apparence, qu’une étape diplomatique. Pourtant, il intervient au moment où le système politique sénégalais cherche un nouvel équilibre. Il suffit parfois d’une présence, de quelques signaux et d’une fenêtre politique favorable pour accélérer des recompositions jusque-là inimaginables.
ET SI L’ENFANT REJETE FAISAIT SON GRAND RETOUR ?
Pas nécessairement pour retrouver le fauteuil présidentiel.
Pas davantage pour effacer les blessures laissées par son exercice du pouvoir.
Mais peut-être pour rappeler qu’en politique, un homme ne disparaît jamais totalement tant que subsistent le parti qu’il a bâti, les réalisations qu’il revendique et les réseaux qu’il continue d’influencer.
« La pierre rejetée peut-elle devenir la principale ? »
Peut-être.
Mais elle ne le deviendra ni par la nostalgie, ni par les difficultés de ses adversaires. Elle devra convaincre qu’elle peut encore contribuer à la stabilité de l’édifice politique sans chercher à s’y substituer.
Le véritable enjeu de ce retour ne résidera donc pas dans l’accueil réservé à Macky Sall, mais dans ce qui suivra : la stratégie qu’il imprimera à l’APR, la nature de ses relations avec Bassirou Diomaye Faye et la réponse qu’Ousmane Sonko apportera à cette nouvelle donne.
C’est là que se jouera la portée réelle de son retour.
Non pas dans le passé qu’il incarne encore, mais dans l’avenir qu’il pourrait contribuer à façonner.