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Le « devoir conjugal » : un concept juridique en tension

Le « devoir conjugal » est l’une des notions les plus sensibles du droit de la famille en France. Expression chargée d’histoire, de morale et de controverses contemporaines, elle cristallise aujourd’hui un débat profond : s’agit-il d’un simple mécanisme juridique structurant le mariage, ou d’un symbole sociopolitique révélateur de tension entre tradition, égalité et autonomie corporelle ?

Kalifa Abdoul-latif TOURE
Kalifa Abdoul-latif TOURE Editorialiste Juridique
4 min de lecture
<h2><span style="color:#e67e22"><strong>I. FONDEMENTS HITORIQUES : DU MARIAGE - INSTITUTION AU MARIAGE &ndash; CONTRAT</strong></span></h2> <p>Le Code civil de 1804 &ndash; port&eacute; par la logique institutionnelle de l&rsquo;&eacute;poque napol&eacute;onienne &ndash; con&ccedil;oit le mariage comme une structure sociale hi&eacute;rarchis&eacute;e.<br /> A l&rsquo;origine, l&rsquo;article 213 du code civil consacrait l&rsquo;autorit&eacute; maritale :<br /> &laquo; Le mari doit protection &agrave; sa femme, la femme ob&eacute;issance &agrave; son mari. &raquo;</p> <p>Ce mod&egrave;le reposait sur une vision patriarcale h&eacute;rit&eacute;e du droit romain et du droit canonique, dans laquelle la sexualit&eacute; conjugale &eacute;tait int&eacute;gr&eacute;e aux finalit&eacute;s du mariage (procr&eacute;ation, stabilit&eacute; sociale, transmission patrimoniale).</p> <p>Il faut attendre les grandes r&eacute;formes du XXe si&egrave;cle &ndash; notamment la loi du 13 juillet 1965 sur les r&eacute;gimes matrimoniaux et la loi du 4 juin 1970 supprimant la puissance maritale &ndash; pour voir &eacute;merger un principe d&rsquo;&eacute;galit&eacute; entre les &eacute;poux.</p> <p>Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;article 212 du Code civil dispose que :<br /> &laquo; Les &eacute;poux se doivent mutuellement respect, fid&eacute;lit&eacute;, secours, assistance. &raquo;</p> <p>Aucune mention explicite du &laquo; devoir conjugal &raquo; n&rsquo;y figure. La notion est d&rsquo;origine jurisprudentielle.</p> <hr /> <h2><span style="color:#e67e22"><strong>II. FONDEMENT JURIDIQUE ACTUEL : UNE OBLIGATION IMPLICITE ?</strong></span></h2> <p>La jurisprudence a longtemps interpr&eacute;t&eacute; les obligations du mariage &ndash; notamment la fid&eacute;lit&eacute; et la communaut&eacute; de vie (article 215 du Code civil) &ndash; comme impliquant l&rsquo;existence sexuelle entre &eacute;poux.<br /> La Cour de cassation a admis que l&rsquo;absence &laquo; prolong&eacute;e &raquo; et &laquo; volontaire &raquo; de relations intimes pouvait constituer une faute au sens de l&rsquo;article 242 du code civil (divorce pour faute).<br /> Exemple : Cass. 1re civ., 3 mai 2011, n&deg;10-17.283.</p> <p>Toutefois, la qualification est strictement encadr&eacute;e :</p> <p>&bull; Il doit s&rsquo;agir d&rsquo;un refus volontaire et persistant ;<br /> &bull; L&rsquo;abstinence justifi&eacute;e (maladie, violences, circonstances l&eacute;gitimes) exclut la faute.<br /> La jurisprudence r&eacute;cente a op&eacute;r&eacute; un tournant majeur &agrave; cette pratique.</p> <hr /> <h2><span style="color:#e67e22"><strong>III. LE TOURNANT CONTEMPORAIN : AUTONOMIE CORPORELLE ET DROIT P&Eacute;NAL</strong></span></h2> <p>Depuis la reconnaissance du viol conjugal par la loi du 4 avril 2006 (article 222-22 du Code p&eacute;nal), toute relation sexuelle impos&eacute;e au sein du mariage constitue une infraction.</p> <p>La cour europ&eacute;enne des droits de l&rsquo;homme, dans l&rsquo;arr&ecirc;t H.W c. France, a jug&eacute; que le divorce prononc&eacute; aux tords exclusifs d&rsquo;une &eacute;pouse en raison d&rsquo;un refus de relations sexuelles pouvait porter atteinte au droit au respect de la vie priv&eacute;e (article 8 CEDH), en ce qu&rsquo;il m&eacute;connait la libert&eacute; sexuelle et l&rsquo;autonomie corporelle.<br /> Cette d&eacute;cision marque un basculement philosophique et juridique :<br /> ➢ Le mariage ne peut cr&eacute;er une obligation d&rsquo;ordre sexuel contraire au consentement<br /> ➢ L&rsquo;autonomie corporelle prime sur l&rsquo;obligation conjugale</p> <hr /> <h2><span style="color:#e67e22"><strong>IV. ANALYSE PHILOSOPHIQUE : CONSENTEMENT VS. INSTITUTION</strong></span></h2> <p>Le d&eacute;bat renvoie &agrave; deux conceptions du mariage :</p> <ol> <li> <p>LE MARIAGE-INSTITUTION<br /> Vision classique : le mariage fonde une communaut&eacute; de vie totale (affective, patrimoniale et charnelle).
Dans cette perspective, la sexualit&eacute; est constitutive de l&rsquo;union.</p> </li> <li> <p>LE MARIAGE-CONTRAT ENTRE INDIVIDUS LIBRES<br /> Vision lib&eacute;rale contemporaine : le mariage organise des droits et devoirs patrimoniaux et familiaux, mais ne peut contraindre l&rsquo;intimit&eacute; corporelle.<br /> La tension repose sur une question fondamentale :<br /> Le consentement initial au mariage vaut-il consentement permanent &agrave; l&rsquo;intimit&eacute; ?<br /> La philosophie politique moderne &mdash; h&eacute;riti&egrave;re de Kant et des th&eacute;ories contemporaines du consentement &mdash; r&eacute;pond n&eacute;gativement : le consentement est n&eacute;cessairement renouvelable et r&eacute;vocable.</p> </li> </ol> <hr /> <h2><span style="color:#e67e22"><strong>V. ENJEU SOCIOPOLITIQUE : SYMBOLE OU NORME EFFECTIVE ?</strong></span></h2> <p>Dans la pratique judiciaire actuelle, le &laquo; devoir conjugal &raquo; comme obligation sexuelle autonome tend &agrave; s&rsquo;effacer.<br /> Les juridictions privil&eacute;gient :</p> <p>➢ la protection de la dignit&eacute;,<br /> ➢ l&rsquo;int&eacute;grit&eacute; physique,<br /> ➢ l&rsquo;&eacute;galit&eacute; entre &eacute;poux,<br /> ➢ la pr&eacute;vention des violences conjugales.<br /> D&egrave;s lors, le d&eacute;bat devient hautement symbolique.</p> <p>Pour certains, supprimer toute r&eacute;f&eacute;rence implicite au devoir conjugal reviendrait &agrave; d&eacute;sinstitutionnaliser le mariage.<br /> Pour d&rsquo;autres, son maintien &mdash; m&ecirc;me implicite &mdash; entretient une ambigu&iuml;t&eacute; dangereuse entre engagement affectif et contrainte.</p> <hr /> <h2><span style="color:#e67e22"><strong>VI. CONCLUSION : UN VESTIGE EN MUTATION</strong></span></h2> <p>Le devoir conjugal n&rsquo;existe pas textuellement dans le Code civil, mais a &eacute;t&eacute; historiquement construit par la jurisprudence comme corollaire de la communaut&eacute; de vie.</p> <p>Aujourd&rsquo;hui :</p> <p>➢ Le droit p&eacute;nal affirme la primaut&eacute; du consentement.</p> <p>➢ Le droit europ&eacute;en renforce la protection de l&rsquo;autonomie individuelle.</p> <p>➢ La conception &eacute;galitaire du mariage s&rsquo;impose.</p> <p>Nous assistons probablement &agrave; une reconfiguration normative :<br /> le mariage demeure une communaut&eacute; de vie, mais non une communaut&eacute; de contrainte.</p> <p>QUESTION CENTRALE :<br /> Le mariage peut-il encore &ecirc;tre pens&eacute; comme une institution comportant des obligations intimes, ou doit-il &ecirc;tre red&eacute;fini exclusivement comme un cadre juridique respectueux de la libert&eacute; sexuelle absolue des &eacute;poux ?</p> <p>Ce d&eacute;bat n&rsquo;est pas seulement juridique.<br /> Il est anthropologique, politique et philosophique.</p> <p>Et il n&rsquo;est pas clos.</p> <p>&nbsp;</p> <p><span style="color:#dddddd"><em>Source photo de couverture :&nbsp;Getty Images/EmirMemedovski</em></span></p>
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