Algérie-Mali, un dégel pragmatique ?
Le 20 décembre 2023, Bamako convoque l’ambassadeur algérien. Le gouvernement malien dénonce des actes inamicaux et reproche à Alger de recevoir des personnalités et mouvements maliens sans en avoir informé les autorités de transition. Le lendemain, Alger réplique et convoque à son tour l’ambassadeur malien. Le 22 décembre, les deux capitales finissent par rappeler leurs ambassadeurs pour consultation. La crise intervient dans un contexte où la politique étrangère malienne a déjà beaucoup évolué.

Depuis les coups d'État de 2020 et 2021, la souveraineté est devenue l'un des marqueurs centraux du discours des autorités de transition. Le rejet des ingérences extérieures en découle directement. Le départ de Barkhane et de la Minusma, puis la remise en cause de l'Accord d'Alger de 2015, participent de cette évolution. À Alger, la lecture du dossier malien est différente. Le Nord du Mali relève certes de la médiation régionale, mais pas uniquement. Pour les autorités algériennes, la situation dans cette région touche aussi directement aux enjeux de sécurité nationale. Cette implication ne date d'ailleurs pas de la période récente, elle remonte aux années 1990 et s’est poursuivie au fil des différentes tentatives de règlement du conflit. Cette présence s’est également construite par des contacts suivis avec des acteurs maliens aux profils et aux positions très différents.
C'est précisément ce réseau, cette influence construite sur le long terme, qui est devenu suspect aux yeux de Bamako. Ce que la junte perçoit comme une ingérence, Alger le considère comme un héritage historique et légitime.
Dicko, symbole d’une crise de confiance
La réception de Mahmoud Dicko par Abdelmadjid Tebboune, le 19 décembre 2023, intervient la veille de la convocation de l’ambassadeur algérien. Dicko n’est pas une figure ordinaire. Son rôle dans la mobilisation qui a conduit à la chute d'Ibrahim Boubacar Keïta en 2020 a été réel et documenté. Depuis, il a progressivement pris ses distances avec la junte. La rencontre, s’est tenue en présence de responsables de la présidence et des services de sécurité algériens. Elle survient par ailleurs après plusieurs démarches d’Alger en faveur de l’Accord d’Alger et des contacts maintenus avec des mouvements signataires.
Pour Alger, ces contacts relèvent d’une conception traditionnelle de la médiation : garder des canaux ouverts avec les différentes composantes d’une crise. Pour Bamako, la lecture est inverse. Dans le contexte de décembre 2023, ces mêmes contacts peuvent apparaître comme une intervention directe dans la vie politique malienne, au moment où la junte entend reprendre le contrôle de la gestion du conflit.
La chronologie compte. Le 13 décembre, Alger appelle l’ensemble des parties maliennes à renouveler leur engagement en faveur de l’Accord d’Alger. Des représentants de mouvements signataires sont ensuite reçus à Alger. Six jours plus tard, Abdelmadjid Tebboune reçoit Dicko. C’est cette accumulation que le gouvernement malien reproche à Alger dans sa protestation du 20 décembre : des rencontres organisées avec des personnes considérées comme hostiles au gouvernement et avec des mouvements signataires de l’Accord d’Alger, sans information ni implication des autorités maliennes.
Le ministre Ahmed Attaf, défend au contraire la logique de la diplomatie algérienne : les rencontres avec les mouvements signataires sont, selon Alger, « conformes à l’appel du 13 décembre et au rôle historique de médiation joué par l’Algérie. »
La crise de décembre 2023 révèle donc déjà deux conceptions différentes de la souveraineté. Alger considère que son rôle historique suppose de pouvoir dialoguer avec plusieurs interlocuteurs maliens. Bamako entend désormais que les initiatives concernant le Mali passent par les autorités de transition.
De la crise diplomatique à la crise sécuritaire
La rupture autour de Dicko n'est que le premier signe de ce qui suit. Le 25 janvier 2024, Bamako annonce la fin immédiate de l'Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d'Alger. Si pour Alger, ce texte demeure un cadre politique essentiel, il symbolise au contraire pour la junte une architecture de règlement dans laquelle les acteurs extérieurs occupent une place devenue incompatible avec sa conception de la souveraineté.
La rupture intervient au moment où les combats reprennent dans le Nord. Kidal est reprise par l'armée malienne en novembre 2023, et les affrontements se rapprochent peu à peu de la frontière algérienne, notamment autour de Tinzaouatène. Le dossier malien change alors de nature pour Alger. Ce n'est plus seulement une question de médiation régionale. C'est sa frontière méridionale qui est directement concernée.
Le désaccord devient également visible à l’ONU. Le 30 août 2024, au Conseil de sécurité, Bamako répond aux déclarations algériennes concernant une frappe menée à Tinzaouatène quelques jours auparavant. Le représentant malien accuse Alger de relayer des informations non vérifiées sur des victimes civiles à Tinzaouatène et de reprendre ce qu'il qualifie de « propagande terroriste ». La délégation algérienne insiste de son côté sur la distinction entre actes terroristes et actes de résistance, en rappelant l'expérience algérienne dans la lutte antiterroriste.
À New York, le 28 septembre, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga durcit encore le ton. Il présente devant l’Assemblée générale l’Accord d’Alger comme caduc, faisant de l’abandon du processus de paix un point désormais assumé de la position malienne. La scène multilatérale devient alors un nouveau front de la confrontation, les deux capitales ne se contentent plus de se disputer en bilatéral : elles cherchent chacune à imposer leur lecture du conflit malien devant le reste de la communauté internationale.
C’est dans la nuit du 31 mars au 1er avril, que l'Algérie annonce avoir détruit un drone militaire malien près de Tinzaouatène. Selon Alger, qui affirme s’appuyer sur les données radar de son ministère de la Défense, l’appareil aurait pénétré son espace aérien sur 1,6 kilomètre. Bamako conteste et affirme qu’il se trouvait sur le territoire malien. Bamako conteste et affirme qu'il se trouvait sur le territoire malien. Deux récits incompatibles qui se font face, et aucune version commune en vue. Ce qui fait la gravité de l'incident ne tient pas à la seule question de savoir qui dit vrai. Avant le drone, les deux pays se reprochaient mutuellement des ingérences et s'affrontaient sur la manière de conduire le conflit. Là, le terrain change. Ce dont il est question, c'est de souveraineté territoriale, d'espace aérien, d'usage de la force. Ce n'est pas du même ordre.
La réaction ne reste pas cantonnée au bilatéral. Le 6 avril 2025, le Mali, le Niger et le Burkina Faso annoncent conjointement le rappel pour consultations de leurs ambassadeurs en Algérie. Bamako, Niamey et Ouagadougou inscrivent ainsi l’affaire du drone dans le cadre collectif de l’AES. Alger répond dès le lendemain : ses ambassadeurs au Mali et au Niger sont rappelés pour consultations, tandis que la prise de fonction de son nouvel ambassadeur au Burkina Faso est différée. Dans le même temps, l’Algérie ferme son espace aérien aux appareils en provenance ou à destination du Mali. Bamako annonce parallèlement son retrait du Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC).
L’incident frontalier prend donc rapidement une dimension régionale. L’AES fait bloc derrière Bamako et Alger étend sa réponse aux trois États de la confédération.
Ce qui se joue désormais ne relève plus seulement des échanges diplomatiques : les mécanismes de coopération se contractent et les restrictions touchent directement les relations entre les deux espaces.
La confrontation se poursuit finalement devant le droit international. Le 16 septembre 2025, le Mali saisit la Cour internationale de Justice au sujet de la destruction du drone. La procédure reste toutefois sans suite, l’Algérie n’ayant pas consenti à la compétence de la Cour. En moins de deux ans, le différend s'est ainsi déplacé bien au-delà de la querelle initiale sur les interlocuteurs d’Alger au Mali : il touche désormais à la souveraineté territoriale, à la sécurité de la frontière et jusqu’à l’interprétation du droit international.
Le dégel : revenir à la géographie
Le 10 juillet 2026, après plus de deux ans et demi de crise diplomatique, Alger et Bamako annoncent retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens respectifs. Le geste est important, mais il ne signifie pas un retour au cadre qui prévalait avant 2023. Il ressemble davantage à une normalisation pragmatique, dictée par les contraintes géographiques et sécuritaires que les deux pays partagent.
Pour Bamako, la rupture avec Alger a un coût. La frontière commune dépasse 1 300 kilomètres et la dégradation des relations a réduit les mécanismes de dialogue au moment même où la situation sécuritaire dans le Nord reste instable.
Pour Alger, la rupture est également coûteuse. Le Mali constitue une profondeur stratégique immédiate. La surveillance de la frontière, la lutte contre les groupes jihadistes et les trafics transfrontaliers rendent difficile une absence prolongée de dialogue avec Bamako.
Les intérêts des deux pays ne sont pas devenus identiques. Mais la poursuite de la crise est devenue plus coûteuse que sa désescalade. La visite du Premier ministre malien Abdoulaye Maïga à Alger, le 24 août, confirme cette nouvelle phase. Elle intervient après un entretien téléphonique entre les deux Premiers ministres et constitue un nouveau signal de reprise du dialogue au plus haut niveau.
Un dégel qui dépasse la seule relation bilatérale
Le rapprochement doit aussi être replacé dans le contexte régional.
Le Niger, membre de l’AES aux côtés du Mali et du Burkina Faso, entretient parallèlement une relation moins conflictuelle avec Alger. Niamey a donc intérêt à éviter une crise durable entre deux voisins avec lesquels il entretient lui-même des relations sécuritaires et géographiques étroites. Son rôle peut être celui d’un relais ou d’un facilitateur, mais il serait excessif d’en faire l’artisan principal du rapprochement.
Sur la Russie, la prudence s'impose. Moscou entretient des relations stratégiques avec les deux capitales et n'a objectivement pas intérêt à les voir s'affronter durablement. Un rôle de facilitateur est plausible. Mais faire de Moscou l'architecte du rapprochement serait aller bien au-delà de ce que les faits permettent d'établir.
Ce qui a poussé Alger et Bamako à renouer, c'est d'abord la convergence de leurs propres intérêts.
Cette lecture prend tout son sens quand on regarde ce que le Sahel est devenu. Le Maroc y a renforcé ses relations avec les États de l'AES, multiplié les initiatives économiques, élargi son empreinte diplomatique. À Alger, cette évolution n'est pas regardée comme un fait anodin. Elle s'inscrit dans une compétition d'influence autour d'un espace que l'Algérie considère comme directement lié à sa propre sécurité. Le retour d'Alger dans cet espace ne se réduit donc pas à une volonté de retrouver un rôle de médiateur perdu.
Il y a quelque chose de plus fondamental : ne pas laisser son environnement sahélo-saharien se recomposer sans elle, au profit d'acteurs qu'elle n'a pas choisis.
Une recomposition pragmatique plus qu’un retour en arrière ?
Le rapprochement ne règle pas les désaccords fondamentaux.
Bamako n'a pas changé de doctrine. La conception souverainiste de sa politique de sécurité tient, et l'approche militaire du conflit aussi. De son côté, Alger reste convaincue que la stabilité du Nord Mali suppose une solution politique et un dialogue maintenu avec les différentes composantes du pays. Ces deux positions n'ont pas convergé.
Reprendre le dialogue, ne consistera probablement pas à reprendre l'Accord d'Alger dans sa forme de 2015. Ce n'est pas non plus restaurer l’exact même rôle de médiateur qu'Alger occupait avant la crise. Ce qui a changé est plus concret que ça : les deux États ont trouvé dans leurs intérêts communs une raison suffisante pour gérer leurs désaccords plutôt que de laisser la rupture gagner l'ensemble de leur relation.
Pour Alger, le Sahel n'est pas une périphérie. C'est son environnement immédiat. La stabilité du Mali, la sécurité de sa frontière-sud, la lutte contre les groupes jihadistes et les trafics transfrontaliers supposent une présence active dans cet espace. La compétition croissante d'autres acteurs dans la région renforce cet enjeu, sans en être à elle seule l'explication.
Le rapprochement avec Bamako ressemble donc à une tentative de réinvestissement pragmatique d'un espace qu'Alger considère comme relevant directement de sa profondeur stratégique.
La question reste maintenant de savoir jusqu’où cette normalisation peut aller. Les intérêts sécuritaires communs donnent aux deux pays une raison de maintenir le dialogue, mais les désaccords de fond n’ont pas disparu. La stabilisation du Nord-Mali, le devenir des groupes armés et surtout la place que peut encore occuper Alger dans le règlement de la crise restent des sujets de divergence.
Le rapprochement engagé depuis juillet 2026 ne signifie donc pas un retour à la situation qui prévalait avant la crise.
Il marque plutôt la reprise de relations que les deux États ont intérêt à maintenir, malgré leurs désaccords. La tenue, les 9 et 10 septembre à Bamako, de la 13e Grande Commission mixte de coopération algéro-malienne constitue à cet égard une nouvelle étape dans la reprise des échanges bilatéraux.
Le dégel est donc réel. Mais en l’état des choses, il ne constitue ni une réconciliation complète ni un retour au cadre d’avant 2023.
Il ouvre plutôt une nouvelle phase, dans laquelle Alger et Bamako devront apprendre à faire coexister leurs intérêts sécuritaires communs avec des désaccords qui, eux, n’ont pas disparu.


