France 24, RFI et l’Afrique : Claudy Siar dénonce un « narratif médiatique français » qui ne passe plus
La réaction de Claudy Siar aux propos de Vanessa Burggraf dépasse largement une divergence entre deux figures des médias. Elle remet au centre une question devenue incontournable : peut-on continuer à raconter l’Afrique depuis l’extérieur sans repenser profondément la place des Africains dans la fabrication de ce récit ?
Une prise de parole, puis une réaction qui dépasse rapidement le cadre de la vidéo
Après la publication par AxInfos d’une intervention de Vanessa Burggraf, directrice de France 24, Claudy Siar a livré un long commentaire particulièrement critique sur les rapports entre les médias français internationaux et le continent africain.
L’homme connaît la maison. Depuis plusieurs décennies, son nom est indissociable de RFI, notamment à travers Couleurs Tropicales, émission emblématique consacrée aux cultures et musiques afro. Son propos prend donc une dimension particulière : la critique ne vient pas d’un adversaire extérieur de France Médias Monde, mais d’une personnalité qui revendique elle-même ce qu’elle doit à RFI.
« Je dois beaucoup à RFI »,
écrit-il, avant d’ajouter que la radio « n’a pas su prendre le virage nécessaire à la poursuite de son histoire en Afrique ».
Une phrase qui résume presque à elle seule le fond du débat.
« Sa vision est fausse »
Claudy Siar commence pourtant par écarter toute attaque personnelle.
Il dit apprécier Vanessa Burggraf, avant de contester frontalement sa lecture :
« J’aime beaucoup Vanessa, elle le sait. Mais sa vision est fausse. »
Pour lui, le problème dépasse donc la personne de la directrice de France 24. Il réside dans ce qu’il décrit comme « l’enfermement d’un narratif médiatique français », devenu de moins en moins audible dans plusieurs sociétés africaines.
Son avertissement est clair : même lorsqu’un média estime défendre des principes universels, la façon dont ce discours est reçu compte désormais autant que l’intention de celui qui le porte.
« À tort ou à raison, l’Afrique vit ce type de propos comme un diktat », affirme-t-il.
Cette perception est devenue centrale dans la bataille médiatique qui traverse aujourd’hui le continent.
Quand la question médiatique devient une question de souveraineté
Ces dernières années, RFI et France 24 ont été suspendues au Mali, au Burkina Faso et au Niger. France Médias Monde présente ces décisions comme des actes de censure portant atteinte à la liberté d’informer. Reporters sans frontières a également dénoncé certaines de ces suspensions comme des atteintes au pluralisme.
Mais le débat africain ne se limite plus à la seule liberté de la presse.
Pour une partie de l’opinion, il touche désormais à la souveraineté narrative : qui définit les mots utilisés pour parler d'un pays ? Qui fixe la grille de lecture de ses crises ? Qui décide de ce qui relève de l’information, de l’influence ou de la propagande ?
C’est précisément sur ce terrain que se situe Claudy Siar.
Il estime que plusieurs États veulent désormais construire leurs propres récits nationaux, faire émerger de nouveaux imaginaires et rompre avec des représentations héritées de l’histoire coloniale.
Son message est, en substance, que l’Afrique ne veut plus seulement être le territoire sur lequel l’information est produite. Elle veut être davantage présente dans les lieux où cette information est pensée, hiérarchisée et dirigée.
Une contradiction que Claudy Siar met sur la table
L’un des arguments les plus sensibles de son intervention concerne les médias russes.
Claudy Siar établit un parallèle entre les restrictions imposées en Europe à certains médias russes et les décisions prises par des États africains contre certains médias français.
La comparaison mérite cependant d’être précisément contextualisée.
En mars 2022, l’Union européenne a suspendu les activités de diffusion de RT et Sputnik sur son territoire. Le Conseil de l’Union européenne avait justifié cette mesure par leur rôle supposé dans des opérations de désinformation et de manipulation de l’information liées à l’invasion russe de l’Ukraine. Il s’agissait donc d’une décision européenne prise dans le cadre des sanctions contre la Russie, et non simplement de la fermeture par la France d’un média dont le contenu lui déplaisait.
Mais c’est justement cette situation que Claudy Siar utilise pour interroger une différence de perception.
Pourquoi, demande-t-il en substance, une puissance européenne pourrait-elle considérer certains médias étrangers comme des instruments d’influence incompatibles avec ses intérêts, tandis qu’une décision similaire prise en Afrique serait immédiatement interprétée uniquement sous l’angle de la censure ?
La question est inconfortable. Elle mérite néanmoins d’être posée sans pour autant considérer toutes les situations comme juridiquement ou politiquement équivalentes.
Le véritable point de rupture : qui décide ?
La partie la plus forte de son intervention concerne probablement la représentation des Africains dans les structures qui produisent quotidiennement de l’information à destination du continent.
Claudy Siar interpelle directement France Médias Monde, maison mère de RFI, France 24 et Monte Carlo Doualiya.
Il dit notamment regretter ce qu’il considère comme une insuffisante représentation africaine dans les lieux de décision du groupe.
L’organigramme officiel de France Médias Monde montre aujourd’hui un comité exécutif de quinze membres sous la présidence de Marie-Christine Saragosse. L’origine ou l’identité des membres ne peut évidemment pas être déduite sérieusement d’une simple liste de noms. L’affirmation de Claudy Siar doit donc être comprise comme son appréciation personnelle de la représentativité de la gouvernance, et non comme un fait établi par l’organigramme lui-même.
Derrière cette critique se trouve cependant une interrogation beaucoup plus large :
peut-on durablement produire un média massivement consommé en Afrique sans que la diversité de ses publics se retrouve suffisamment dans les espaces où se définissent ses grandes orientations ?
La question devient d’autant plus importante que l’Afrique reste un territoire majeur pour RFI et France 24.
Selon les derniers chiffres publiés par France Médias Monde, 54,7 % de la population étudiée dans six pays d’Afrique francophone suit chaque semaine au moins l’un des deux médias. France 24 reste par ailleurs la première chaîne internationale d’information dans plusieurs marchés francophones africains étudiés par Kantar.
Dans les commentaires, la même fracture apparaît
La réaction de Claudy Siar n’est pas isolée.
Sous la publication d’AxInfos, plusieurs internautes ont exprimé, avec des mots parfois beaucoup plus durs, un sentiment voisin.
L’un reproche aux médias occidentaux de continuer à regarder l’Afrique à travers « un point de vue occidental » et des réflexes hérités de rapports anciens.
Un autre conteste la manière dont France 24 traite certains pouvoirs africains et estime que plusieurs États voient désormais les grands médias étrangers comme des acteurs participant eux-mêmes à la bataille d’influence.
Un troisième internaute considère que les tensions actuelles ne peuvent être comprises sans prendre en compte la volonté des États africains de reprendre la maîtrise de leur espace informationnel.
Ces commentaires n’établissent évidemment pas, à eux seuls, la véracité des accusations portées contre France 24. Ils révèlent cependant quelque chose de politiquement important : une rupture de confiance existe chez une partie du public africain.
Et c’est peut-être cela que les chiffres d’audience, aussi élevés soient-ils, ne suffisent pas à mesurer.
France 24 reste pourtant massivement regardée en Afrique
Le paradoxe mérite d’être souligné.
Au moment même où France 24 et RFI font face à une contestation croissante dans plusieurs pays, leurs audiences restent particulièrement fortes sur le continent.
En 2026, France Médias Monde indique que plus d’un habitant sur deux dans les capitales étudiées en Afrique francophone suit RFI ou France 24 chaque semaine. Même dans plusieurs pays du Sahel où leur diffusion traditionnelle est suspendue, leurs contenus continuent à circuler massivement par YouTube, Facebook, satellite, VPN et autres canaux numériques.
Ce constat interdit les conclusions trop simples.
Il serait faux de dire que l’Afrique a tourné le dos à France 24 ou à RFI.
Mais il serait tout aussi imprudent de considérer leurs importantes audiences comme la preuve que le modèle relationnel n’a pas besoin d’évoluer.
On peut regarder un média tous les jours tout en contestant la manière dont il vous regarde.
L’Afrique ne veut plus seulement être racontée
C’est finalement là que la réaction de Claudy Siar prend tout son sens.
Le débat n’oppose plus simplement médias français et gouvernements africains. Il touche au rapport beaucoup plus profond entre information, pouvoir, représentation et souveraineté.
Pendant des décennies, quelques grandes rédactions internationales ont contribué à fabriquer l’image mondiale de l’Afrique.
Aujourd’hui, de nouveaux médias africains apparaissent. Les réseaux sociaux abolissent les anciennes frontières de diffusion. Les gouvernements investissent davantage dans leurs propres outils médiatiques. Une nouvelle génération de journalistes, d’entrepreneurs de presse et de créateurs de contenus revendique le droit de produire ses propres grilles de lecture.
Cette évolution comporte aussi des risques. La souveraineté médiatique ne doit pas devenir un prétexte permettant aux pouvoirs de supprimer toute contradiction, de censurer les journalistes ou de remplacer une influence étrangère par une propagande nationale.
Mais l’inverse est également vrai.
La défense de la liberté de la presse ne peut servir à esquiver indéfiniment les questions sur la représentativité, les rapports de pouvoir et les héritages qui continuent de structurer une partie de l’espace médiatique international.
La rupture actuelle impose donc une réflexion aux deux côtés.
Aux pouvoirs africains, celle de garantir le pluralisme même lorsqu’une information dérange.
Aux grands médias internationaux, celle de comprendre qu’une Afrique profondément transformée ne veut plus seulement être un marché d’audience, un terrain de reportage ou un objet de récit.
Elle veut participer pleinement à la construction du récit.
Et c’est peut-être ce changement que Claudy Siar résume lorsqu’il affirme :
« Les temps changent. »
Ils changent en effet.
La question est désormais de savoir qui saura changer avec eux.
AxInfos | Tribune


