La Francophonie, une communauté de destin océanique : former et fédérer pour une économie bleue souveraine
Alors que les océans deviennent un théâtre central des rivalités économiques, normatives et sécuritaires, l’espace francophone dispose d’un atout sous-exploité : une langue commune capable de structurer une coopération maritime fondée sur la formation, l’innovation et la solidarité Sud-Sud.
Un espace maritime immense mais fragmenté
La Francophonie est aussi une géographie maritime. Du Sénégal au Gabon en passant par le golfe de Guinée, de Djibouti aux Comores et à Madagascar, du Saint-Laurent aux archipels du Pacifique, ses États membres bordent une part considérable des espaces maritimes mondiaux. Ce potentiel reste pourtant faiblement mobilisé comme levier collectif.
Les cadres régionaux existent. Le Code de conduite de Yaoundé (2013) organise la coopération contre l’insécurité maritime dans le golfe de Guinée, la Charte de Lomé (2016) lie sécurité maritime et développement, et la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050 fixe un cap continental. Ces instruments se heurtent toutefois à une contrainte récurrente : le déficit de capacités humaines et institutionnelles pour les mettre en œuvre. Les normes de l’Organisation maritime internationale sont largement produites et discutées en anglais, et une grande partie de l’expertise technique mobilisée par les pays côtiers francophones reste importée.
2025, une année de convergence
Conférence UNOC3 à Nice, au Pavillon européen « La Baleine ». Photo IFREMER prise pendant la conférence, le 12 juin 2025.
L’année 2025 a marqué un tournant. La troisième Conférence des Nations unies sur l’océan, tenue à Nice en juin, a replacé la gouvernance des océans au cœur de l’agenda diplomatique. Dans le même temps, les échanges menés dans le cadre de l’Organisation internationale de la Francophonie ont souligné la nécessité de mutualiser les efforts en faveur d’une économie bleue durable et sécurisée.
L’Index Blue Tech 2025 du Cluster Maritime Français a, de son côté, mis en lumière la montée en puissance d’innovations maritimes issues de l’espace francophone. Ce signal est important : il indique un glissement du paradigme dominant, longtemps centré sur la sécurité, vers une approche où l’innovation et la création de valeur deviennent des vecteurs de souveraineté.
Le capital humain, angle mort de l’économie bleue
La littérature économique sur la « capacité d’absorption » (Cohen et Levinthal, 1990) éclaire ce débat. Un territoire ne tire profit des investissements et des technologies qu’il reçoit que s’il dispose des compétences pour les comprendre, les adapter et les prolonger. Appliqué au secteur maritime, ce constat est sans appel : sans cadres formés à l’économie portuaire, à la gestion offshore, à la conformité réglementaire ou à l’aquaculture, les grands projets d’infrastructures risquent de fonctionner comme des enclaves, déconnectées des économies locales.
La formation constitue donc la condition première d’une économie bleue inclusive. Encore faut-il qu’elle soit accessible linguistiquement, ancrée dans les réalités régionales et reconnue académiquement. C’est précisément là que la Francophonie peut offrir un avantage comparatif.
L’IFEM, une réponse institutionnelle
Le port de San Pedro, deuxième port de Côte d’Ivoire, est au cœur des ambitions de développement des compétences maritimes.
C’est dans cette perspective que Mohamed CISSOUMA a fondé en 2024 l’Institut Francophone d’Économie Maritime (IFEM). Fort de plus de quatorze ans d’expérience maritime internationale, il a conçu l’institut autour d’une conviction : la souveraineté maritime des pays côtiers francophones passe par la maîtrise de leurs propres compétences.
Le modèle de l’IFEM repose sur la co-construction plutôt que sur la délocalisation de programmes conçus au Nord. Le Master en Management Maritime & Offshore (MMO) et sa déclinaison exécutive (EMMO) sont développés avec l’Université de San Pedro et l’INP-HB de Yamoussoukro, pour une première promotion à la rentrée 2026-2027. San Pedro, deuxième port de Côte d’Ivoire, devient ainsi un lieu de production de savoirs maritimes, et non plus seulement un point de transit des marchandises. La plateforme OcéanLearn en cours de développement prolonge cette ambition en rendant les contenus accessibles à distance à travers l’espace francophone.
Cette approche illustre une coopération Sud-Sud concrète : des institutions africaines qui co-diplôment, des experts issus de la diaspora qui transmettent, et des programmes pensés pour les besoins des ports, des administrations et des entreprises du continent.
De la langue partagée à l’influence normative
Siège de l’Organisation maritime internationale à Londres. C’est plus institutionnel, mais parfaitement cohérent avec le propos.
Au-delà de la formation, la Francophonie peut devenir un espace d’influence dans la gouvernance des océans. L’entrée en vigueur de l’accord sur la biodiversité en haute mer (BBNJ) en janvier 2026, les négociations sur la décarbonation du transport maritime à l’OMI ou encore la régulation de l’exploitation des fonds marins sont autant d’arènes où des positions coordonnées pèsent davantage que des voix isolées.
Une communauté de cadres formés ensemble, partageant une langue, des références et des réseaux, constitue le socle d’une telle coordination. La formation produit ainsi un effet de second ordre : elle fabrique une « communauté épistémique » capable de porter des positions communes dans les enceintes internationales.
Les conditions de la réussite
Trois écueils doivent toutefois être évités. Le premier est celui d’une francophonie déclarative, riche en communiqués mais pauvre en instruments financés et évalués. Le deuxième serait une francophonie fermée : dans le golfe de Guinée, la coopération avec le Nigeria ou le Ghana est incontournable, et le bilinguisme doit être pensé comme un atout, non comme une concession. Le troisième tient au financement : sans modèles économiques viables, adossés aux bailleurs, aux ports et aux entreprises, les initiatives de formation restent vulnérables.
Conclusion
Références indicatives
-
Cohen W. & Levinthal D. (1990), « Absorptive Capacity: A New Perspective on Learning and Innovation », Administrative Science Quarterly.
-
Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (2016), L’économie bleue en Afrique : guide pratique.
-
Union africaine (2012), Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans, horizon 2050 (AIM 2050).
