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La Mauritanie et le concept de neutralité positive

Pays à cheval entre Maghreb et Afrique de l'Ouest, dont on parle peu, la Mauritanie a quitté la CEDEAO en 2000 et cultive depuis des décennies l'art de ne pas choisir. Entre Rabat et Alger, sur le brûlant dossier du Sahara occidental, elle se tait, observe, négocie. Mais derrière ce silence se cache une stratégie redoutable.

Ousmane Soro
24 octobre 2026·3 min de lecture·33 vues
La Mauritanie et le concept de neutralité positive
© Groupe de la Banque mondiale, NewAfrican, Rimnow, le 360 Afrique

De la revendication à la guerre (1960-1978)

À l'indépendance, en 1960, la Mauritanie naît sous la menace. Le Maroc, au nom de son « Grand Maroc », revendique l'ensemble du territoire mauritanien et refuse de reconnaître le nouvel État jusqu'en 1969. Face à cette pression, Moktar Ould Daddah développe sa propre vision : celle d'une « Grande Mauritanie », qui inclut le Sahara espagnol au nom des liens tribaux, culturels et linguistiques entre les populations maures de part et d'autre de la frontière coloniale.

En 1975, alors que l'Espagne franquiste se retire, les accords de Madrid scellent un partage : le nord du territoire au Maroc, le sud, le Tiris el-Gharbia, à la Mauritanie. Nouakchott croit avoir obtenu gain de cause. Elle vient en réalité d'entrer dans une guerre qu'elle n'a pas les moyens de mener.

Le Front Polisario, soutenu par Alger, identifie vite le maillon faible du dispositif. Ses colonnes frappent les mines de fer de Zouérate, poumon économique du pays, harcèlent le train minéralier et poussent jusqu'aux portes de Nouakchott. En juin 1976, lors d'un raid sur la capitale, le chef du Polisario, El Ouali Mustapha Sayed, est tué. Mais l'hémorragie est mauritanienne : l'armée s'épuise, les finances s'effondrent, la population se lasse. Le 10 juillet 1978, les militaires renversent Moktar Ould Daddah. La guerre du Sahara vient de coûter son pouvoir au père de la nation.

Alger 1979 : la paix des braves, ou la paix d'Alger ?

Le 5 août 1979, à Alger, la Mauritanie signe la paix avec le Polisario. Elle renonce à toute revendication sur le Sahara occidental et se retire du conflit. Pour Nouakchott, c'est une sortie de guerre salutaire ; c'est aussi un aveu d'impuissance.

Le lieu de la signature n'est pas anodin. L'Algérie n'est pas une simple hôtesse : elle est la marraine du Polisario, son sanctuaire à Tindouf, son arsenal et son relais diplomatique. En arrachant le retrait mauritanien, Alger remporte une victoire stratégique majeure : elle brise le front commun Rabat-Nouakchott et laisse le Maroc seul face à la guérilla.

La riposte marocaine est immédiate : les Forces armées royales occupent le Tiris el-Gharbia que la Mauritanie vient d'abandonner. Nouakchott se retrouve alors dans une position inédite, coincée entre un voisin marocain qui lui reproche sa défection et un voisin algérien qui attend sa gratitude. C'est de cette position inconfortable que naîtra, avec le temps, une doctrine.

La « neutralité positive » : généalogie d'un concept

L'expression n'est pas une invention mauritanienne. Elle plonge ses racines dans l'époque des non-alignés, de la conférence de Bandung en 1955 au « neutralisme positif » de Nasser et Nehru. L'idée était alors simple : refuser de s'aligner sur l'un des deux blocs, sans pour autant renoncer à agir sur la scène mondiale. La neutralité n'est pas l'absence ; elle est une manière d'être présent partout.

La Mauritanie applique cette grammaire au Sahara occidental. En 1984, elle reconnaît la République arabe sahraouie démocratique, gage donné à Alger et au Polisario. Mais elle se garde bien de rompre avec Rabat. Depuis, Nouakchott pratique un équilibrisme permanent, que le président Mohamed Ould Ghazouani a formalisé sous le nom de « neutralité positive ».

Cet équilibrisme se lit sur la carte. Au nord-ouest, le passage de Guerguerat relie le Maroc à la Mauritanie et à toute l'Afrique de l'Ouest ; lors de la crise de 2020, Nouakchott s'est bien gardée de prendre parti, tout en ayant intérêt à la réouverture de cet axe commercial vital. Au nord-est, la Mauritanie construit avec l'Algérie la route Tindouf - Zouérate, dont la première pierre a été posée en 2024. Une route vers Rabat, une route vers Alger : la neutralité mauritanienne a ses autoroutes.

Observatrice, mais incontournable

Ce silence n'est pas une absence. Avec l'Algérie, la Mauritanie siège comme pays observateur dans le processus onusien sur le Sahara occidental. Elle a pris part aux tables rondes de Genève organisées par l'envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies. Aucune solution durable ne peut s'envisager sans elle : elle partage une longue frontière avec le territoire, elle accueille des populations sahraouies et elle contrôle le débouché terrestre vers le sud.

Cette position a pourtant ses contradictions. La reconnaissance de la RASD, toujours en vigueur, peut être lue comme une entorse à la neutralité affichée. Et à mesure que de grandes puissances soutiennent le plan d'autonomie marocain, la marge de manœuvre de Nouakchott se resserre. Ne pas choisir est un art ; c'est aussi un risque, celui de voir les autres choisir à sa place.

Du silence à l'influence : la Mauritanie de demain

C'est peut-être là que la stratégie mauritanienne révèle toute sa portée. Le silence a produit de l'influence, et cette influence porte désormais des noms. Ismaïl Ould Cheikh Ahmed, ancien ministre des Affaires étrangères, a été élu à l'unanimité secrétaire général de l'Organisation de la coopération islamique le 27 août 2026, à Djeddah, avec les félicitations publiques de Mohammed VI. Sidi Ould Tah préside le Groupe de la Banque africaine de développement. Ousmane Diagana est vice-président de la Banque mondiale pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre. Zeine Zeidane occupe une place de premier plan au Fonds monétaire international. 

Ce capital humain s'adosse à des atouts nouveaux : le gaz du champ Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec le Sénégal, une stabilité sécuritaire remarquable dans un Sahel en feu, et une crédibilité de médiateur que les deux camps du Maghreb ménagent.

La Mauritanie qui s'était retirée, épuisée, de la guerre du Sahara est devenue un pays que l'on courtise.

 

 

On pense à la Suisse. Comme Berne avec l'Union européenne, Nouakchott est sortie du club, la CEDEAO, sans quitter le jeu, en signant dès 2017 un accord d'association qui lui en garantit les avantages sans les contraintes. Mais la comparaison a ses limites : la neutralité suisse est juridique et armée, celle de la Mauritanie est politique, donc plus fragile.

Reste l'essentiel. Ce qui fut une prudence de petit État, né sous la menace et sorti meurtri d'une guerre, est devenu une stratégie de puissance. La Mauritanie ne parle pas fort ; elle parle à tout le monde. Et dans un Maghreb et un Sahel de plus en plus fracturés, c'est peut-être cette voix basse qui portera le plus loin.

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