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Les étudiants étrangers sont-ils légitimes à participer aux manifestations sur la latence du système éducatif français ?

Cette question relève de la confrontation entre le droit de manifester, issu de la liberté d’expression, et le devoir moral d’observer le silence face aux défaillances d’un système où la vie serait meilleure que dans le pays d’origine.

BERE TOURE
24 octobre 2026·3 min de lecture·75 vues
Les étudiants étrangers sont-ils légitimes à participer aux manifestations sur la latence du système éducatif français ?
© Béré pour AxInfos

Depuis le 17 octobre 2026, les lycéens ont pris la rue avec l’appui des étudiants, des syndicats, des agriculteurs et de plusieurs autres groupes militants. Une union qui s’inscrit dans le cadre d’une lutte sociale collective et convergente. Ce collectif exprime une vision particulière : celle de redonner à la France son prestige scolaire grâce à une amélioration profonde des conditions éducatives, à travers plusieurs revendications.

Premièrement,

l’augmentation du personnel pédagogique, dont l’insuffisance se fait particulièrement ressentir dans les établissements scolaires. À la rentrée 2026, une enquête du SNES-FSU (Syndicat national des enseignements de second degré - Fédération syndicale unitaire.) révélait qu’au moins un professeur manquait dans 53 % des collèges et lycées interrogés. Une situation préoccupante qui témoigne des difficultés persistantes du système éducatif français à garantir la continuité de l’enseignement. Car l’absence d’un professeur ne se résume pas à quelques heures perdues dans un emploi du temps. Elle représente une rupture dans la transmission du savoir, un retard dans l’apprentissage et parfois une inégalité supplémentaire entre les élèves. Cette situation pourrait être améliorée par une ouverture massive de postes, notamment par le recrutement d’enseignants titulaires et, lorsque cela s’avère nécessaire, de contractuels capables d’assurer systématiquement le remplacement des professeurs absents. Il s’agit, au fond, de redonner à l’enseignement les moyens humains de ses ambitions.

Deuxièmement,

une réforme profonde de l’orientation vers les études supérieures, voire la suppression de Parcoursup, au profit d’un système plus libre et centralisé, où chacun pourrait candidater dans les formations de son choix avec davantage de places disponibles. Car derrière cette plateforme se dessine une réalité autrement complexe : celle d’une jeunesse dont l’avenir semble parfois suspendu à des décisions dont elle ne comprend pas toujours les critères. Les organisations étudiantes et lycéennes réclament notamment la création de 250 000 places supplémentaires dans l’enseignement supérieur afin de réduire la sélection et de permettre à davantage de jeunes de poursuivre les études auxquelles ils aspirent. Une revendication qui interroge la conception même de l’égalité des chances. À quoi bon proclamer le droit à l’éducation si les possibilités d'y accéder demeurent inégalement réparties ? L’enjeu ne réside donc pas uniquement dans la suppression d’une plateforme, mais dans la capacité de l’État à garantir une orientation plus juste, plus transparente et véritablement accessible.

Troisièmement,

la rénovation des établissements scolaires et des logements étudiants, dont les conditions se sont progressivement dégradées. Les résidences universitaires du CROUS, confrontées à une demande supérieure à leurs capacités d’accueil, ne parviennent pas à répondre aux besoins de tous les étudiants. Parallèlement, l’augmentation des loyers sur le marché privé rend l’accès au logement toujours plus difficile, particulièrement dans les grandes villes universitaires. À cette précarité s’ajoute le durcissement des conditions d’attribution des aides au logement. Depuis le 1er juillet 2026, les étudiants extracommunautaires non boursiers sont, sauf exceptions, exclus du bénéfice des aides personnelles au logement, conformément aux nouvelles dispositions réglementaires. Une décision qui fragilise davantage une partie des étudiants internationaux, déjà confrontés aux exigences financières et administratives de leur installation en France.

La précarité étudiante ne se limite pourtant pas à la question du logement. Elle touche également l’alimentation, l’accès aux soins et la santé psychologique. L’augmentation des bourses et une meilleure prise en charge des difficultés matérielles et psychologiques figurent ainsi parmi les revendications exprimées. En janvier 2025, un débat au Sénat rappelait qu'il existait, dans les services universitaires concernés, un psychologue pour environ 30 000 étudiants. Bien que d’autres dispositifs d’accompagnement complètent cette offre, ce déséquilibre révèle les limites des moyens institutionnels consacrés à la santé mentale des jeunes. Or, comment envisager sereinement son avenir lorsque les préoccupations les plus élémentaires de l’existence occupent une place aussi importante dans le quotidien ? Étudier devrait constituer une période d’émancipation intellectuelle, et non une lutte permanente pour préserver les conditions minimales de sa propre subsistance.

À ces revendications s’ajoute la suppression des frais d’inscription différenciés pour les étudiants étrangers extracommunautaires, qui bénéficiaient autrefois, dans les universités publiques, de droits d’inscription comparables à ceux des étudiants français et européens. L’instauration de ces frais s’inscrit dans le cadre de la stratégie « Bienvenue en France », annoncée en 2018, dont l’objectif affiché était de renforcer l’attractivité de l’enseignement supérieur français à l’international. Une ambition qui s'inscrivait également dans une vision diplomatique plus large, celle de valoriser la francophonie et d’étendre le soft power français à travers la circulation des savoirs, des cultures et des talents.

Pourtant, cette volonté d’ouverture s’est accompagnée d’une différenciation financière importante. Pour l’année universitaire 2026-2027, les droits d’inscription peuvent atteindre 2 902 euros en licence et 3 950 euros en master pour les étudiants extracommunautaires concernés, contre respectivement 178 et 255 euros pour les étudiants soumis aux tarifs nationaux, sous réserve des exonérations prévues. Une différence qui ne saurait être considérée comme insignifiante, particulièrement pour des étudiants issus de pays où les revenus moyens sont sensiblement inférieurs à ceux de la France.

Cette contradiction apparente mérite d’être interrogée. Comment un pays qui aspire à renforcer son rayonnement intellectuel et culturel à l’international peut-il, dans le même temps, rendre financièrement plus difficile l’accès à ses établissements pour une partie des étudiants qu’il souhaite attirer ? L’enseignement supérieur ne constitue pas seulement un instrument de formation. Il participe également à la construction de relations durables entre les nations. Un étudiant étranger formé en France peut devenir, demain, un chercheur, un entrepreneur, un diplomate ou un acteur influent dans son pays d’origine. Il emporte avec lui une langue, une culture, une manière de penser et parfois une certaine conception du monde. C’est précisément dans cette transmission que réside une part essentielle de l’influence française.

Aujourd’hui, tout se complique davantage dans un contexte social où les aspirations de la jeunesse semblent se heurter aux contraintes budgétaires et aux arbitrages politiques. Les difficultés de recrutement des enseignants, la saturation de certaines formations universitaires, la dégradation des infrastructures et la précarité étudiante ne constituent pas des problèmes isolés. Elles révèlent les tensions d’un modèle éducatif qui peine, dans certaines de ses composantes, à faire correspondre ses moyens aux ambitions qu’il proclame.

La France demeure une puissance universitaire et culturelle dont l’histoire intellectuelle a largement contribué à façonner les principes de liberté, d’égalité et d’émancipation par le savoir. Mais ce prestige, aussi considérable soit-il, ne saurait suffire à masquer les difficultés contemporaines de son système éducatif. Car la grandeur d’une institution ne se mesure pas uniquement à son héritage, mais également à sa capacité à répondre aux besoins de ceux qui la font vivre.

Il serait néanmoins injuste de réduire ces difficultés à une simple volonté de désengagement de l’État. La diminution démographique dans certains niveaux scolaires, la nécessité de maîtriser les dépenses publiques et les transformations de l’enseignement supérieur imposent des choix complexes. Mais ces contraintes n’effacent pas la question fondamentale des priorités. Dans quelle mesure une nation peut-elle accepter de restreindre les moyens consacrés à l’éducation sans compromettre les perspectives de sa propre jeunesse ? Et jusqu’où les impératifs économiques peuvent-ils justifier les insuffisances d’un service public dont dépend une partie essentielle de l’avenir collectif ?

C’est dans ce climat de contestation que se pose alors la question particulière de la participation des étudiants étrangers aux manifestations.

Pour beaucoup d’entre eux, venir étudier en France représente l’aboutissement d’un projet longuement préparé, parfois au prix de sacrifices familiaux et financiers considérables et j'en suis la preuve vivante. La France apparaît comme une terre de possibilités, un espace où l’excellence universitaire, la reconnaissance des diplômes et les perspectives professionnelles peuvent offrir des conditions d’avenir plus favorables que celles rencontrées dans leur pays d’origine, comme celle de la cote d'ivoire qui constitue mon cas.

De cette réalité peut naître un sentiment de reconnaissance, voire une forme de dette morale envers le pays d’accueil. Comment celui qui a volontairement quitté son pays pour bénéficier des possibilités offertes par un autre pourrait-il, quelques années plus tard, descendre dans la rue pour en dénoncer les insuffisances ? N’existerait-il pas une contradiction entre les raisons qui ont motivé son départ et les revendications qu’il formule désormais ?

Cette interrogation, aussi légitime soit-elle sur le plan moral, repose pourtant sur une conception particulière de la reconnaissance. Elle suppose que bénéficier des avantages d’un système devrait conduire à en accepter les imperfections sans les contester. Or, la gratitude n’exige pas nécessairement le silence, pas davantage que la critique ne constitue systématiquement une manifestation d’ingratitude.

Qu’un système éducatif français offre de meilleures perspectives que celui d’un autre pays ne signifie pas qu’il soit exempt de défaillances. La comparaison entre deux réalités ne saurait suffire à déterminer ce qui est juste ou acceptable. Ce n’est pas parce qu’une situation est meilleure qu’une autre qu’elle ne mérite plus d’être améliorée.

Dès lors, la question de la légitimité des étudiants étrangers à manifester dépasse la simple opposition entre reconnaissance et contestation. Elle interroge leur place au sein de la société française, leur rapport aux institutions dont ils dépendent et la nature même de leur participation à la vie collective.

Un étudiant étranger qui réside en France, poursuit ses études dans ses établissements, acquitte ses frais de scolarité et subit les conséquences des politiques éducatives n'est pas étranger aux réalités sociales qu'il entend dénoncer. Sa nationalité le distingue juridiquement d'un citoyen français, mais elle ne le soustrait ni aux difficultés du quotidien ni aux décisions qui affectent directement son parcours.

La véritable interrogation demeure alors celle-ci : la légitimité de participer à une lutte sociale doit-elle nécessairement découler de l’appartenance nationale, ou peut-elle également naître de l’expérience vécue, de la solidarité et du partage d’une condition commune ?

Car si la reconnaissance envers un pays d’accueil peut être considérée comme une exigence morale, encore faut-il déterminer jusqu’où cette exigence peut aller sans devenir une injonction au silence.

Les étudiants étrangers, bien que juridiquement libres de participer aux manifestations citoyennes, éprouvent souvent le sentiment de ne pas être légitimes dans ce combat, alors même qu'ils en subissent les conséquences. Comme si, dans leur conscience, le devoir moral de reconnaissance envers le pays d'accueil devait primer sur l'exercice d'un droit pourtant fondamental.

En effet, une enquête personnelle que j'ai menée auprès d'un échantillon de vingt étudiants étrangers de mon entourage révèle une réalité qui mérite réflexion. Seuls trois d'entre eux se déclarent prêts à descendre dans la rue pour manifester et à assumer fièrement leur engagement. Les dix-sept autres préfèrent garder le silence et supporter des situations que leurs camarades français refusent, eux, d'accepter.

Non pas nécessairement par indifférence, ni même par désaccord avec les revendications, mais parce que beaucoup sont engagés depuis des années dans des combats qu'ils jugent plus urgents, sans avoir toujours obtenu satisfaction. Parmi eux figure celui de la lenteur administrative et le durcissement des conditions de régularité du séjour sur le territoire français. Un combat moins visible que les manifestations de rue, mais dont les conséquences sont parfois autrement déterminantes pour ceux qui le mènent.

Car pour ces étudiants, obtenir ou renouveler un titre de séjour ne représente pas une simple formalité administrative. C'est la condition de leur stabilité, de la poursuite de leurs études et, bien souvent, de leur capacité à travailler et à construire leur avenir. Ce document finit par prendre, dans leur existence, une importance démesurée, comme si leur droit à une vie digne dépendait moins de leur qualité d'être humain que de la validité d'un papier délivré par l'administration.

À cette insécurité s'ajoute un autre sentiment, celui de ne pas véritablement se reconnaître dans le combat mené. Certains considèrent que, quelles que soient les décisions prises à l'issue des manifestations, la situation française demeurera toujours préférable à celle qu'ils ont connue dans leur pays d'origine. À l'image de la Côte d'Ivoire, mon pays, où les difficultés d'accès à l'électricité dans certaines localités, les inégalités éducatives et les insuffisances des infrastructures scolaires rappellent combien les conditions d'apprentissage peuvent être disparates. Comment, dans ces circonstances, se sentir pleinement concerné par le manque d'enseignants dans les classes françaises lorsque l'on vient d'un environnement où l'accès même à une éducation de qualité demeure, pour une partie de la population, un défi quotidien ?

Ce raisonnement ne signifie pas que les revendications françaises seraient injustifiées. Il révèle plutôt une différence de perception, façonnée par les expériences individuelles et les réalités sociales auxquelles chacun a été confronté. Là où certains voient une dégradation insupportable de leurs conditions d'études, d'autres continuent de voir des possibilités qu'ils n'auraient peut-être jamais connues ailleurs.

Les étudiants étrangers ont certes pleinement le droit de manifester. Mais pour certains d'entre eux, le silence apparaît comme une forme de prudence, presque comme une nécessité. Car leur plus grande crainte n'est pas toujours de recevoir des gaz lacrymogènes, de subir une blessure ou de perdre un oeil ou un bras dans les affrontements. Elle réside parfois dans la peur de compromettre ce document si difficile à obtenir, ce titre de séjour dont dépend une part essentielle de leur existence en France.

Il ne s'agit pas d'affirmer que participer pacifiquement à une manifestation entraîne la perte d'un titre de séjour. Il s'agit de comprendre qu'une liberté juridiquement reconnue peut demeurer difficile à exercer lorsque celui qui en bénéficie vit dans la crainte permanente de fragiliser sa situation administrative.

Ainsi, le paradoxe demeure : ceux qui auraient parfois le plus de raisons de contester certaines décisions sont aussi ceux qui peuvent se sentir les moins libres de le faire.

Alors, et vous ? Pensez-vous que la place des étudiants immigrés se trouve aujourd'hui à la maison, dans le silence de la reconnaissance et de la prudence, plutôt que dans les rues, aux côtés de ceux qui manifestent pour des droits dont ils bénéficient eux aussi ?

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