Nos talents, leurs réussites
Pourquoi savons-nous si bien former l’excellence, mais si mal la reconnaître avant qu’elle ne triomphe ailleurs ? « Je suis Français et j’ai toujours attendu la France. » Prononcés par Aymeric Laporte en 2016, ces mots prennent aujourd’hui une résonance particulière.
Dix années plus tard, celui qui avait exprimé le désir de porter le maillot bleu vient d’être sacré champion du monde avec l’Espagne, après avoir déjà remporté l’Euro 2024 sous les couleurs de la Roja.
Il ne s’agit ni de refaire l’histoire d’une sélection, ni de désigner des coupables, ni davantage de reprocher à un homme d’avoir choisi le pays qui lui accorda la confiance qu’il méritait.
Il s’agit de regarder lucidement ce que son parcours nous enseigne.
Aymeric Laporte avait attendu la France. L’Espagne lui fit une place.
Cette trajectoire nous rappelle une vérité que le sport rend parfois plus visible que toute autre activité humaine : former un talent ne suffit pas. Encore faut-il savoir le reconnaître avant que le succès ne le rende incontestable, lui faire confiance avant qu’un autre ne s’en charge et lui offrir les perspectives nécessaires à son accomplissement.
Cette question dépasse largement le monde du football.
La France sait former des femmes et des hommes d’exception. Elle peut légitimement s’enorgueillir de ses écoles, de ses universités, de ses centres de formation, de ses laboratoires et de la qualité de ses institutions.
Mais former n’est pas retenir.
Former, c’est transmettre des connaissances, éveiller des aptitudes et préparer l’avenir.
Reconnaître, c’est discerner une valeur lorsqu’elle n’a pas encore reçu la consécration générale.
Retenir, enfin, c’est créer les conditions dans lesquelles cette valeur pourra grandir, prendre des responsabilités, expérimenter, échouer parfois, puis réussir.
Le parcours d’Emmanuelle Charpentier offre, dans un autre domaine, matière à réflexion. Formée en France et docteure de l’Institut Pasteur, elle a mené une large part de sa carrière scientifique à l’étranger. C’est au cours de cette trajectoire internationale que ses travaux sur CRISPR-Cas9 atteignirent leur pleine reconnaissance, jusqu’au prix Nobel de chimie.
Il serait injuste de prétendre que la France l’aurait rejetée, comme il serait excessif d’affirmer qu’Aymeric Laporte fut chassé de son pays. La mobilité enrichit la science, l’économie, la culture et le sport.
Mais elle ne doit pas nous dispenser de nous interroger.
Savons-nous offrir à nos chercheurs les moyens et la liberté dont ils ont besoin ?
Savons-nous donner à nos entrepreneurs le temps, les capitaux et la confiance nécessaires pour grandir ?
Savons-nous confier à nos jeunes talents de véritables responsabilités avant que d’autres organisations, d’autres entreprises ou d’autres nations ne viennent reconnaître ce que nous hésitions encore à voir ?
À l’heure où les compétences, les capitaux et les entreprises mettent en concurrence les écosystèmes dans lesquels ils choisissent de se développer, la question ne saurait être de condamner ceux qui partent.
Un talent ne s’en va pas toujours par ingratitude.
Il part quelquefois parce qu’ailleurs on l’attend, tandis que, chez lui, on le fait encore patienter.
Ce constat vaut pour une nation comme pour toute organisation. Les talents ne quittent pas seulement un poste pour de meilleures conditions matérielles. Ils s’en vont aussi lorsqu’ils ne perçoivent plus de perspective, lorsque leur mérite demeure sans réponse ou lorsque la confiance tarde trop longtemps à leur être accordée.
Ceux qui partent ne sont donc pas nécessairement infidèles à leur pays. Peut-être leur pays, leur institution ou leur entreprise furent-ils simplement trop lents à leur faire place.
La grandeur d’une nation ne se mesure pas seulement au nombre de talents qu’elle enfante. Elle se mesure également à sa capacité de les croire, de les accompagner et de leur permettre de servir, ici, l’ambition collective.
Former l’excellence est un mérite.
La reconnaître à temps est une clairvoyance.
Lui donner les moyens de demeurer est une politique.
Aymeric Laporte avait attendu la France.
Puissions-nous apprendre à faire place à nos talents avant que leur triomphe, sous d’autres couleurs, ne nous révèle trop tard ce que nous n’avions pas su reconnaître parmi nous.


