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Quand la fragilité sociale devient une porte d’entrée pour les groupes terroristes islamiques

L’insécurité en Afrique de l’Ouest est souvent attribuée à l’expansion du terrorisme, aux répercussions de la chute du régime de Mouammar Kadhafi en Libye, à la criminalité transnationale et aux faiblesses des forces de défense et de sécurité. Ces facteurs éclairent la situation, mais ils ne suffisent pas à l’expliquer. En effet, la violence s’enracine aussi dans des fragilités sociales et politiques : chômage et sous-emploi, pauvreté, corruption, opacité des décisions publiques, insuffisance des services essentiels et sentiment d’abandon par l’État. Ces fragilités créent un terrain favorable au recrutement des groupe armes, à l’influence des trafiquants et à la prolifération des discours de rupture. La pauvreté devient particulièrement déstabilisatrice lorsqu’elle est vécue comme une injustice persistante et qu’elle s’accompagne de discriminations. La corruption, quant à elle, ne prive pas seulement l’État de ressources : elle érode la confiance des citoyens et affaiblit la légitimité des institutions. Dans ces conditions, la réponse militaire ne peut suffire. Elle peut contenir certaines manifestations de la violence, mais laisse subsister les conditions qui permettent à celle-ci de se perpétuer. Prévenir durablement l’insécurité exige aussi une justice accessible, des perspectives d’emploi décent, une gestion transparente des ressources publiques et des services publics de qualité. Cela suppose enfin de donner aux citoyens une place réelle dans les décisions qui concernent leur avenir.

ZEDIA Mikaël
13 septembre 2026·6 min de lecture·162 vues
Quand la fragilité sociale devient une porte d’entrée pour les groupes terroristes islamiques
© Shutterstock 2716485325

★ Points clés

  • •La sécurité en Afrique de l’Ouest ne peut plus être pensée comme un problème exclusivement militaire : elle est traversée par des dynamiques sociales structurelles.
  • •Le chômage des jeunes, la pauvreté rurale et périurbaine, la corruption administrative et le déficit de transparence constituent un terreau que les groupes armés et les réseaux de radicalisation savent exploiter méthodiquement.
  • •Une réponse durable doit associer sécurité et justice sociale. Elle suppose d’améliorer la gouvernance, de mieux repartir les ressources, et de rétablir la confiance entre les citoyens et les institutions.

Dans le prolongement de la décennie noire algérienne(1991-2002), puis surtout après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, l’Afrique de l’Ouest, particulièrement sa zone sahélienne, a connu une intensification de l’activité djihadiste et une prolifération des armes. Des mouvements djihadistes y ont renforcé leur présence en exploitant les fragilités étatiques et sociales préexistantes.

Face à cette dégradation de la situation sécuritaire, les États de la région, souvent soutenus par des partenaires extérieurs, ont principalement privilégié les opérations militaires, le renforcement de leurs forces armées et les dispositifs de lutte antiterroriste. Les opérations françaises Serval et Barkhane illustrent cette priorité donnée à la réponse militaire. Si ces réponses ont été nécessaires, elles n’ont pas suffi à enrayer durablement la violence. Les groupes armés continuent de recruter, de contrôler des territoires et de mener des attaques.

Cette insuffisance invite à examiner une hypothèse souvent reléguée au second plan : les fragilités sociales et institutionnelles constitueraient une vulnérabilité majeure de la région face à l’insécurité. Le chômage, la pauvreté persistante, la corruption et le manque de transparence des institutions publiques ne sont pas de simples éléments de contexte. Ils constituent des facteurs actifs de fragilisation qui, combinés, peuvent faciliter le recrutement et l’implantation des groupes extrémistes.

Les fragilités socioéconomiques peuvent ainsi favoriser l’ancrage des groupes armes tandis que la corruption et le manque de transparence érode la confiance entre les citoyens et l’État. Prévenir la radicalisation et l’extrémisme violent suppose de prendre en compte ces dynamiques.

Le chômage des jeunes : une vulnérabilité face au recrutement, plutôt qu’une motivation en soi

Il est réducteur d’affirmer que le chômage conduit mécaniquement à rejoindre un groupe armé. La littérature scientifique sur la radicalisation a largement dépassé les explications monocausales. Les trajectoires de radicalisation résultent de plusieurs facteurs, et l’absence d’emploi ne suffit pas à expliquer l’engagement dans la violence. Elle peut toutefois rendre certains jeunes plus réceptifs aux offres de recrutements, particulièrement lorsqu’elle s’accompagne de perspectives d’avenir limitées et de qualifications peu reconnues sur le marché du travail.

Selon les enquêtes de terrain présentées dans le rapport du PNUD « sur les chemins de l’extrémisme en Afrique : les voies de recrutement et de désengagement », publié en 2023, les groupes affiliés à l’État islamique au sahel (EIS) ou Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM) proposent, dans le Liptako-Gourma et le centre du Mali, des rémunérations, des motos, des armes et un statut social immédiat à de jeunes hommes pour qui les activités pastorales ou agricoles n’offrent plus de perspectives viables. L’offre matérielle des groupes armés vient ainsi combler un vide économique réel.

La pauvreté comme érosion de la résilience communautaire

La pauvreté structurelle affecte aussi la sécurité de manière indirecte : elle affaiblit la capacité des communautés à résister à l’implantation des groupes armés. Lorsque les moyens de subsistance sont déjà précaires, refuser une « taxe » imposé ou dénoncer la présence d’un groupe armé peut exposer les habitants à des représailles qu’ils ont peu de moyens de surmonter.

En effet, dans plusieurs zones de l’Afrique subsaharienne, notamment au Mali en 2013 et en Somalie en 2006 avec l’Union des tribunaux islamiques (UTI), les groupes djihadistes ont su

se positionner comme arbitres des conflits dans un contexte où l’État est perçu comme absent ou partial. Cette fonction de régulation, qui relève des institutions publiques, devient un instrument de légitimation locale pour les acteurs armés.

Par ailleurs, la vulnérabilité économique des ménages a aussi une dimension genrée qu’il convient de ne pas négliger. La précarité pousse certaines familles à accepter des mariages arrangés avec des combattants en échange d’une sécurité matérielle, ou à tolérer l’enrôlement de mineurs en échange d’une rémunération. Ces arrangements permettent à ces groupes armés de se structurer, de s’implanter et de trouver une certaine légitimité locale. Cette réalité a pu s’observer au début des années 2000 avec le Groupe Salafiste pour la Prédication et le combat (GSPC), contraint de se réfugier dans la région nord du Mali avec l’arrivée au pouvoir du Président Abdelaziz Bouteflika en Algérie en 1999, marquant ainsi la fin de la décennie noire algérienne. Zerrouky Hassane le montre clairement dans son article « L’Algérie après la charte pour la paix et la réconciliation nationale », in Recherches internationales :

« Par conséquent, cette installation dans cette zone va permettre au GSPC d’étendre ses activités en dehors du périmètre algérien, établissant des liens avec des communautés locales à travers des mariages arrangés et des réseaux de contrebande dans le nord du Mali afin d’apporter des activités rémunératrices aux populations locales, bien qu’illégales. »

Ces dynamiques montrent que la pauvreté n’est pas seulement un facteur macroéconomique, mais une contrainte qui façonne au quotidien les choix des individus, des familles, et des communautés.

Corruption et déficit de transparence : détérioration du contrat social

La corruption, le troisième facteur, agit différemment des deux précédents : elle ne fournit pas directement des recrues, mais elle détruit la confiance dans l’État, condition première de toute stratégie de prévention durable. Là où le chômage et la pauvreté opèrent par manque, en créant un vide que l'offre extrémiste comble, la corruption agit à travers la présence même de l'État : la rupture se produit dans l'interaction avec l'institution censée protéger.

La corruption, devenue systémique gangrène l'ensemble de l'appareil sécuritaire étatique, et atteint jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir. En effet, lorsque des populations rurales constatent que les postes de contrôle militaires ou policiers servent davantage à extorquer des pots-de-vin qu’à assurer une protection effective, la distinction entre l’État et les groupes armés s’estompe dans l’imaginaire collectif : les deux sont perçus comme des acteurs prédateurs, qui ne diffère que par leur discours. À cela s’ajoute la corruption des élites dirigeantes, qui qui se manifeste par leur incapacité à répondre aux attentes des populations en matière d’éducation, de sécurité ou d’emplois, et à fournir des services publics essentiels Elle se traduit également par leur passivité face à l’implantation et aux activités des contrebandiers, des orpailleurs illégaux, et des trafiquants de drogues ou d’autres produits illicites, voire par leur complicité avec ces derniers. Cette complicité ou cette passivité face au trafic de drogue est illustrée par l’affaire dite de « l’air de la cocaïne » survenue en novembre 2009, avant l'insurrection touarègue de 2013, et évoquée par l’auteur français Rémi Carayol dans son ouvrage Le Mirage sahélien :

« Un Boeing 727-200 chargé de drogue en provenance du Venezuela atterrit dans le nord du Mali, en plein désert, avec la complicité de personnalités de l’État et de notables locaux, en particulier des proches du président Amadou Toumani Touré (ATT). Par conséquent, cette affaire met en lumière les liens qui unissent plusieurs responsables politiques, hauts fonctionnaires, officiers élus, notables et les réseaux criminels organisés

ou encore trafiquants. Cette infiltration du narcotrafic dans les institutions étatiques témoigne d’une délinquance et d'une corruption avancée de l’autorité publique ».

Ces pratiques créent un sentiment d’injustice et de désillusion au sein de la population, qui peut alors se détourner de l’État et chercher des alternatives, y compris auprès de groupes non étatiques.

Par ailleurs, ce mécanisme est particulièrement visible aux postes de contrôle militaires ou policiers, points de contact les plus fréquents entre l'État et les populations rurales. Lorsqu'ils servent davantage à extorquer des pots-de-vin qu'à assurer une protection effective, la distinction entre l'État et les groupes armés s'estompe dans l'imaginaire collectif : les deux sont perçus comme des acteurs prédateurs, différant seulement par leur discours.

Cette confusion a une conséquence stratégique directe : elle prive l'État du renseignement de proximité et de la coopération spontanée des populations, ressources décisives pour toute stratégie de contre-insurrection. Une population qui associe l'uniforme à la prédation n'a aucune incitation à collaborer ; elle peut même préférer la neutralité, voire une connivence tacite avec des groupes armés perçus comme plus prévisibles au quotidien.

Cette dynamique nourrit très souvent une propagande djihadiste particulièrement efficace : la promesse d’une justice islamique incorruptible, opposée à un État « mécréant », clientéliste et prédateur. Les groupes armés exploitent délibérément ce discours en mettant en scène des formes rudimentaires de justice fondées sur la charia (loi islamique), rapides et gratuites. Ils les opposent à des tribunaux étatiques perçus comme lents, et favorables aux élites urbaines aux réseaux de clientélisme. Ainsi, contrairement à une victoire militaire aux effets immédiats, la restauration de la confiance après de tels actes se compte en années, ce qui fait de la corruption le facteur le plus insidieux de l'équation sécuritaire ouest-africaine.

Le déficit de transparence budgétaire aggrave encore ce phénomène. Lorsque les ressources destinées au développement local, à la sécurité ou à l’aide humanitaire sont captées par des circuits opaques avant d’atteindre les populations concernées, l’ensemble de stabilisation perd en crédibilité. Les habitants des zones les plus exposées au risque djihadiste sont souvent les mieux informés, par expérience directe, de l’écart entre les discours officiels sur le développement et la réalité vécue de l’abandon.

Une convergence structurelle : vers une lecture systémique de la vulnérabilité

Pris isolément, le chômage, la pauvreté et la corruption pourraient être analysés comme des problèmes de développement distincts des enjeux sécuritaires. Cette séparation empêche pourtant de saisir leurs effets conjugués. En effet, ces trois facteurs interagissent et se renforcent mutuellement : la corruption limite l’efficacité des politiques de lutte contre la pauvreté, la pauvreté alimente le réservoir de recrutement que le chômage rend disponible, et l’absence de perspectives économiques légitime accroît la tolérance sociale envers des acteurs armés qui, eux, offrent une forme de protection, de rémunération ou de justice.

Cette lecture systémique rejoint les conclusions de plusieurs études menées dans la région, qui identifient les défaillances de la gouvernance locale, davantage que l’idéologie religieuse elle-même, comme le facteur le plus étroitement corrélé à l’expansion territoriale des groupes armés. L’idéologie fournit par ainsi un vocabulaire et un cadre de légitimation ; elle ne suffit pas, à elle seule, à expliquer pourquoi certaines zones basculent et d’autres non. Les zones les plus vulnérables sont systématiquement celles où l’État est simultanément absent en tant que

fournisseur de services et présent en tant qu’appareil prédateur ou répressif. L’observation des contextes dans lesquels émergent les groupes armés djihadistes illustre cette dynamique.

Implications pour les politiques de prévention

Ces constats ont des conséquences directes sur la manière de concevoir les stratégies de prévention de la radicalisation et de lutte contre le terrorisme en Afrique de l’Ouest.

D’abord, notons que la prévention ne peut plus être conçue comme un supplément aux opérations militaires, mais comme un axe stratégique à part entière, doté de ressources et d’une temporalité propres, plus longue. Ensuite, la lutte contre la corruption dans les secteurs de la sécurité, de la justice et plus largement dans les services de l’Etat devrait être traitée comme une priorité de sécurité nationale, et non comme une simple réforme administrative périphérique. Restaurer la crédibilité des forces de l’ordre est une condition d’efficacité pour toute stratégie de reconquête territoriale durable, au-delà de la reconquête militaire. Les politiques d’insertion économique des jeunes doivent également tenir compte particularités des territoires et des réalités économiques locales, plutôt que d’être calquées sur des modèles urbains ou standardisés, souvent déconnectés des dynamiques rurales où se joue l’essentiel de l’implantation djihadiste.

Enfin, la transparence budgétaire dans l’allocation des fonds de développement et de stabilisation devrait être renforcée et les populations concernées devraient pouvoir en contrôler l’usage. Cette transparence permettrait de limiter les risques de détournement ou de corruption, et de rompre le cycle de défiance qui renforce indirectement la crédibilité des discours extrémistes.

Reconstruire la confiance pour enrayer la violence

La principale vulnérabilité sécuritaire de l'Afrique de l'Ouest ne réside pas uniquement dans la puissance des groupes armés. Elle réside aussi dans les conditions sociales et institutionnelles qui leur permettent de s’implanter, de recruter et de se construire une légitimité. Traiter le chômage, la pauvreté, la corruption et le déficit de transparence comme des enjeux périphériques à la lutte contre le terrorisme revient à soigner les symptômes en laissant intactes les conditions structurelles qui permettent aux groupes armés de prospérer. Ces faits sociaux, en apparence anodins, peuvent devenir particulièrement déstabilisateurs lorsqu’ils s'accompagnent d'inégalités persistantes, d'injustice, d'abus et d’un manque de perspectives pour la population.

La réponse doit donc dépasser l'opposition entre sécurité et développement : favoriser l'emploi décent contribue à la prévention de la violence, garantir la transparence budgétaire renforce la résilience des institutions, et investir dans l'éducation prépare la stabilité de l’État. L'enjeu n'est pas de choisir entre l'État et la société, ni entre la force et le dialogue, mais bien de reconstruire un contrat social dans lequel l'État protège sans humilier, sanctionne sans discriminer, dépense sans dissimuler et gouverne sans abandonner les territoires périphériques.

Dans cette perspective, la sécurité durable ne se mesurera pas à la seule absence d'attaques. Elle reposera sur une stratégie de lutte contre le terrorisme étroitement associée à des politiques de gouvernance et de développement capables, à terme, de priver les groupes armés de ressources sociales dont ils se nourrissent. De ce fait, la vulnérabilité sociale, loin d'être un facteur périphérique, pourrait être traitée comme ce qu'elle est réellement : le facteur le plus solidement associé à l’expansion de la violence extrémiste en Afrique de l'Ouest.

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