Une croissance sous perfusion militaro-industrielle
L'économie russe s'est transformée en une gigantesque machine de guerre. Les dépenses de défense ont triplé depuis 2021 pour culminer à 168 milliards d'euros en 2025, soit plus de 7 % du PIB. Aujourd'hui, près de 40 % des dépenses budgétaires de l'État sont englouties par le complexe militaire. Cette injection massive a généré une croissance en trompe-l'œil de 4 % en 2023 et 2024. Mais l'illusion se dissipe : les prévisions pour 2025 et 2026 ne dépassent plus 1 %. Le projet de budget 2026-2028 anticipe un déficit record de 67 milliards d'euros (2,6 % du PIB), un niveau inédit depuis la crise de 2008.
L'effondrement silencieux de la rente pétrolière
Pour financer ce gouffre, Moscou ne peut plus compter sur son or noir. En janvier 2026, les revenus des exportations pétrolières ont touché leur plus bas niveau depuis 2020. Les sanctions américaines d'octobre 2025 contre Lukoil et Rosneft ont fait fuir les acheteurs. L'Inde, client majeur, a d'ailleurs réduit ses achats de 29 % entre décembre 2025 et janvier 2026. Conséquence directe : la part mobilisable du Fonds de richesse nationale a fondu de moitié depuis 2022, plafonnant à peine à 46 milliards d'euros pour l'année 2026.
Planche à billets, inflation et effondrement civil
Coupé des marchés internationaux, le Kremlin émet des obligations rachetées par ses propres banques. Pour soutenir ce circuit fermé, la Banque centrale a triplé la masse monétaire en quatre ans. Le résultat est implacable : l'inflation dépasse les 10 % (loin de la cible de 4 %). Pour l'endiguer, les taux d'intérêt ont été propulsés entre 16 % et 21 %. Le secteur civil est doublement puni : le prix des importations a bondi de 13 %, et la TVA est passée de 20 % à 22 % en janvier. Des milliers d'entreprises de l'automobile, de l'acier ou du bois font faillite ou réduisent la semaine de travail à trois jours. Le retard technologique s'aggrave : la Russie a chuté de la 45e à la 60e place mondiale en matière d'innovation.
Saignée démographique : le pays manque de bras
La guerre a décimé la main-d'œuvre. Avec environ 350 000 soldats tués et près de 900 000 blessés ou disparus, sans compter la fuite d'un demi-million de diplômés, le pays se vide. L'attentat de mars 2024 à Moscou a par ailleurs provoqué un durcissement migratoire, asséchant le vivier de travailleurs d'Asie centrale. Avec un chômage trompeur à 2 %, la Russie fera face à un déficit de 3 millions de travailleurs d'ici 2030 (5 % de la population active). Pendant ce temps, le salaire réel de la majorité des Russes s'est effondré de 25 % à 30 % depuis 2021, poussant l'endettement des ménages à bondir de 37 %.
Le retour à la paix : un détonateur social
C'est le paradoxe de Poutine : la paix est devenue économiquement dangereuse. Aujourd'hui, 30 millions de Russes (soldats et ouvriers de la défense) dépendent de la guerre. Leurs salaires ont été multipliés par trois, voire par sept depuis 2021. Certaines régions déshéritées, comme la Tchouvachie, ont vu leur nombre d'entreprises de défense quintupler. Mais les caisses se vident. En 2025, le Kremlin a déjà commencé à sabrer dans les primes et les transferts aux régions. Un retour à la paix signerait l'arrêt brutal de ces revenus artificiels, au moment même où l'éducation et la santé sont sacrifiées. Ce cocktail de déclassement et de fin des subventions pourrait être le véritable talon d'Achille du régime.