En novembre dernier, dans un article intitulé « Sonko - Faye : la mécanique fragile d’un tandem au pouvoir », j’écrivais que le slogan de campagne « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko » contenait déjà les germes d’une future contradiction. Une formule puissante pour conquérir le pouvoir, mais peut-être trop fragile pour l’exercer durablement.
Aujourd’hui, le limogeage d’Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Faye semble donner une nouvelle dimension à cette réflexion.
Le symbole est fort. Quelques heures avant cette décision historique, Diomaye Faye recevait les anciens Premiers ministres du Sénégal. Comme une manière de s’inscrire dans une continuité institutionnelle, presque présidentielle au sens classique du terme, loin de l’image du duo révolutionnaire qui avait porté le Pastef jusqu’au pouvoir.
Car c’est bien là toute la question : le tandem Sonko - Diomaye pouvait-il réellement survivre à l’exercice du pouvoir ?
Pendant la campagne présidentielle, les deux hommes apparaissaient comme les deux faces d’un même projet politique. Sonko était le leader charismatique, le symbole de la rupture et de la mobilisation populaire. Diomaye Faye, lui, incarnait la solution institutionnelle après l’empêchement judiciaire de son mentor. Ensemble, ils avaient réussi à transformer une crise politique en victoire électorale historique.
Mais une campagne électorale peut faire coexister deux légitimités. L’exercice du pouvoir, lui, impose toujours une hiérarchie.
Et dans tous les régimes présidentiels, le chef de l’État finit tôt ou tard par vouloir exercer pleinement son autorité.
L’histoire politique sénégalaise nous l’a déjà montré. La fracture entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia reste l’un des épisodes fondateurs de notre vie politique. Là aussi, il existait deux visions, deux tempéraments, deux centres de pouvoir. Mamadou Dia incarnait une ligne plus radicale et transformationnelle ; Senghor, une approche plus institutionnelle et plus équilibrée. Leur rivalité s’était progressivement transformée en bataille politique ouverte, jusqu’à la victoire finale de Senghor.
Aujourd’hui, beaucoup voient dans la rupture entre Sonko et Diomaye un écho de cette ancienne fracture.
Mais les contextes restent différents.
Senghor contrôlait à la fois l’État, le parti et l’appareil administratif. Diomaye Faye, lui, est arrivé au pouvoir grâce à une dynamique populaire largement construite autour d’Ousmane Sonko et du Pastef. Même devenu président de la République, il reste politiquement lié à une base militante dont Sonko demeure encore aujourd’hui la figure la plus mobilisatrice.
Et c’est précisément ce qui rend l’issue de cette confrontation encore incertaine.
Car malgré la victoire électorale de 2024, le bilan du gouvernement Sonko reste contesté sur plusieurs points. Les étudiants expriment leur frustration. Une partie du monde des affaires s’inquiète du climat économique et du manque de visibilité. À l’international, l’image du Sénégal semble parfois moins stable qu’auparavant. Quant à certaines grandes promesses économiques et sociales de campagne, beaucoup de Sénégalais attendent encore leurs effets concrets.
Parallèlement, le débat politique s’est progressivement déplacé vers des sujets plus idéologiques, notamment autour de la loi contre l’homosexualité, donnant parfois l’impression que le pouvoir était déjà tourné vers les prochaines échéances électorales plutôt que vers la consolidation immédiate des réformes promises.
Ousmane Sonko restait dans une logique permanente de mobilisation politique. Diomaye Faye, lui, semble désormais vouloir entrer dans une logique d’État.
Le limogeage du Premier ministre pourrait donc marquer le début d’une nouvelle phase du pouvoir sénégalais : celle où le président cherche à exister indépendamment de celui qui l’a porté au sommet.
Reste maintenant une autre question essentielle : qui pour remplacer Sonko ?
Le nom d’Aminata Mimi Touré circule déjà. Son expérience gouvernementale et sa crédibilité internationale pourraient rassurer certains partenaires économiques et diplomatiques. Mais une telle nomination provoquerait sans doute une profonde polémique au sein même de la base du Pastef, tant Mimi Touré reste associée à l’ancien système combattu par les militants du parti.
D’autres évoquent également Boubacar Camara. Moins clivant, technocrate reconnu, membre de la coalition Diomaye Président sans être issu du Pastef, il pourrait représenter une solution de compromis capable d’accompagner une transition politique plus apaisée.
Mais au-delà des noms, le véritable enjeu est ailleurs.
Le Pastef reste majoritaire à l’Assemblée nationale. Ousmane Sonko conserve une capacité exceptionnelle de mobilisation populaire à travers ses meetings et son influence militante. Diomaye Faye possède la légitimité institutionnelle du président élu ; Sonko, lui, garde encore une grande partie de la légitimité militante et émotionnelle du projet.
Et c’est peut-être là toute la différence avec le précédent Senghor - Mamadou Dia.
Senghor avait gagné parce qu’il contrôlait simultanément l’État et le parti.
Aujourd’hui, Diomaye Faye possède l’État.
Mais contrôle-t-il réellement le mouvement qui l’a porté au pouvoir ?
Ousmane SORO
Diplômé de l’école des sciences politiques de l’université de Paris 1 panthéon Sorbonne
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