Amis, alliés, rivaux
De Suez à Alstom, soixante-dix ans de souveraineté française à l’épreuve de la puissance américaine
Le 14 avril 2013, un Français descend d’un avion à New York.
Il s’appelle Frédéric Pierucci.
Cadre dirigeant d’Alstom Power, ancien vice-président des ventes mondiales d’une filiale américaine du groupe, il connaît les États-Unis et y voyage pour affaires.
Cette fois, pourtant, il ne quittera pas librement l’aéroport.
Le FBI - Federal Bureau of Investigation (FBI) - l’attend.
Pierucci est arrêté à JFK dans le cadre d’une enquête portant sur des faits de corruption commis en Indonésie. Il plaidera coupable quelques mois plus tard d’avoir participé à un système contraire au Foreign Corrupt Practices Act, la grande loi américaine de lutte contre la corruption internationale. L’affaire n’est donc point une fiction forgée après coup : Alstom reconnaîtra elle-même des pratiques de corruption et acceptera, en décembre 2014, une amende pénale de 772 millions de dollars.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Selon le récit que Pierucci livrera par la suite, il subit de fortes pressions pour coopérer avec les autorités américaines et mettre en cause son entreprise et ses dirigeants. Arnaud Montebourg reprendra publiquement cette lecture devant l’Assemblée nationale. Elle demeure une interprétation de l’affaire et ne saurait
suffire à établir l’existence d’une manoeuvre concertée destinée à favoriser le rachat d’Alstom. Cette prudence est essentielle.
Car pendant que Pierucci connaît la prison américaine, une autre histoire se noue.
General Electric - GE - convoite la branche énergie d’Alstom.
La concomitance est saisissante : l’entreprise française est engagée dans une confrontation judiciaire majeure avec les autorités américaines au moment même où l’essentiel de son activité énergétique s’apprête à passer sous pavillon américain. Les travaux parlementaires français souligneront eux-mêmes cette coïncidence, tout en refusant d’affirmer ce qu’aucune preuve n’autorise à affirmer : que General Electric aurait commandité ou dirigé la procédure du U.S. Department of Justice.
Voilà les faits.
Et ils suffisent.
Car la question la plus intéressante n’est peut-être pas de savoir si quelque complot américain fit tomber Alstom.
Elle est autrement plus vaste :
comment un État étranger était-il devenu suffisamment puissant pour que son droit, sa justice, sa monnaie et ses administrations pussent peser à ce point sur le destin d’une entreprise stratégique française ?
Pour comprendre ce qui se joue à New York en 2013, il faut peut-être quitter Pierucci.
Et remonter près de soixante ans en arrière.
1956 : le réveil de Suez
À l’automne 1956, la France se croit encore une grande puissance.
Elle l’est, assurément.
Mais elle ne l’est plus tout à fait de la manière dont elle se représente elle-même.
Avec le Royaume-Uni et Israël, elle engage une opération militaire contre l’Égypte de Gamal Abdel Nasser après la nationalisation du canal de Suez.
Paris et Londres pensent pouvoir agir.
Washington en décide autrement.
L’administration Eisenhower désapprouve ouvertement l’intervention, soutient aux Nations unies - United Nations - le cessez-le-feu et exerce sur ses alliés une pression déterminante. Ses raisons sont elles-mêmes stratégiques : empêcher une extension du conflit, éviter de laisser l’Union soviétique apparaître comme le défenseur des nations nouvellement émancipées et ne pas associer les États-Unis aux vieilles entreprises coloniales européennes au moment même où Moscou écrase l’insurrection hongroise.
La France découvre alors quelque chose que la victoire de 1945 avait peut-être dissimulé :
l’Occident possède désormais un centre de gravité. Et ce centre n’est plus en Europe.
Suez n’est pas Alstom.
Une intervention militaire ne saurait être mise sur le même plan qu’une procédure judiciaire ou qu’une rivalité industrielle.
Mais Suez inaugure une question qui ne cessera plus de traverser la relation franco-américaine :
que reste-t-il de la liberté d’un allié lorsqu’un autre allié dispose de moyens très supérieurs aux siens pour faire prévaloir sa volonté ?
La réponse française ne tarde pas.
Elle portera un nom.
L’indépendance.
De Gaulle : être allié sans être vassal
Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir en 1958, il ne cherche pas à rompre avec les États-Unis.
Il refuse que l’alliance puisse signifier la dépendance.
La nuance est capitale.
La France demeurera dans l’Alliance atlantique. Elle restera ancrée dans le monde occidental. Mais de Gaulle pose une question presque primitive dans sa simplicité :
qui décidera, au dernier instant, de la survie de la France ?
Washington ?
Ou Paris ?
Les archives diplomatiques américaines de l’époque saisissent parfaitement cette volonté : développer la puissance économique et militaire française, notamment nucléaire, et soustraire la décision nationale à tout contrôle extérieur, qu’il vînt des États-Unis, de l’OTAN ou d’ailleurs.
La force de frappe n’est dès lors pas seulement une arme.
Elle devient une philosophie politique.
Elle signifie :
nous sommes vos alliés, mais notre destin ne vous appartient pas.
En 1966, la France retire ses forces du commandement militaire intégré de l’OTAN - NATO - et demande que les forces étrangères présentes sur son territoire soient replacées sous commandement français ou quittent le pays. Elle ne quitte pourtant pas l’Alliance.
De Gaulle ne choisit pas la solitude.
Il choisit la liberté de décision.
C’est peut-être là que s’établit pour plusieurs décennies la singularité française au sein du monde occidental :
l’amitié avec l’Amérique, l’alliance avec l’Amérique, mais jamais l’abandon à l’Amérique de la décision française.
Or cette bataille pour la souveraineté ne se joue bientôt plus seulement avec des divisions, des bases et des ogives.
Elle pénètre un territoire plus discret.
Celui du droit.
Avant Alstom, les précédents
En 1965, FRUEHAUF France, filiale française d’un groupe américain, se trouve prise entre deux ordres.
Elle doit fournir à Berliet des semi-remorques destinées, à terme, à la Chine populaire. Mais la maison mère américaine reçoit de Washington l’ordre de faire suspendre le contrat au titre des restrictions commerciales américaines.
Les dirigeants français s’y opposent.
La justice intervient.
La Cour d'appel de Paris confirme la nomination d’un administrateur provisoire chargé de préserver les intérêts de la société française et de permettre l’exécution de ses commandes malgré l’ordre venu de la maison mère américaine.
L’affaire pourrait sembler lointaine.
Pourtant, la question est déjà là :
jusqu’où la décision prise par un État peut-elle suivre, au-delà de ses frontières, les entreprises et les technologies qui lui sont rattachées ?
Dix-sept ans plus tard, l’histoire recommence sous Ronald Reagan.
La France et plusieurs pays européens participent à la construction d’un grand gazoduc destiné à acheminer le gaz soviétique de Sibérie vers l’Europe occidentale. Washington, qui veut limiter les revenus énergétiques de l’URSS après l’instauration de la loi martiale en Pologne, étend ses sanctions à des filiales européennes de groupes américains.
La France refuse.
Des entreprises sont réquisitionnées afin que les contrats soient exécutés ; les États-Unis ripostent en suspendant certaines licences d’exportation. Après plusieurs mois de tension, Washington finit par lever les sanctions.
Nous sommes en 1982.
Alstom est encore loin.
Mais sa grammaire commence à s’écrire.
Car la puissance moderne découvre qu’elle peut emprunter des chemins que les armées connaissent mal : une licence, une norme, un brevet, une technologie, un contrat, une juridiction.
La frontière demeure sur les cartes.
La puissance, elle, apprend à la franchir sans soldat.
Le droit avance là où les armées ne marchent plus
La fin de la guerre froide aurait pu rendre ces affrontements caducs.
Elle les transforma.
Lorsque disparaît l’adversaire soviétique, l’alliance occidentale demeure ; mais les alliés redeviennent plus visiblement ce qu’ils n’avaient jamais entièrement cessé d’être :
des concurrents.
Les entreprises deviennent des instruments de souveraineté.
La technologie devient puissance.
La norme devient influence.
La monnaie devient territoire.
Et le droit acquiert une capacité de projection dont les chancelleries européennes vont peu à peu mesurer l’importance.
En 1996, lorsque Washington adopte de nouvelles mesures extraterritoriales concernant Cuba, l’Iran et la Libye, l’Union européenne réagit par son règlement de blocage, destiné précisément à protéger les opérateurs européens contre l’application extraterritoriale de certaines législations de pays tiers.
L’Europe avait donc identifié le problème.
Elle ne l’avait pas résolu.
Puis vint Alstom.
Alstom : le moment de vulnérabilité
Revenons à Frédéric Pierucci.
Et gardons-nous de simplifier.
Alstom a corrompu.
Le Department of Justice n’a pas inventé les versements illicites reconnus par le groupe pour obtenir des marchés dans plusieurs pays. La souveraineté française ne saurait devenir le droit de corrompre impunément.
Ce serait confondre patriotisme et impunité.
Mais une fois cette vérité posée, une autre doit pouvoir l’être.
Pourquoi la justice américaine était-elle devenue capable de sanctionner avec une telle puissance une multinationale française pour des faits largement commis hors de France et des États-Unis ?
Pourquoi ses procureurs disposaient-ils de moyens que les autorités françaises ne semblaient pas alors posséder ?
Pourquoi l’État français parut-il découvrir si tard la vulnérabilité dans laquelle se trouvait l’un de ses principaux groupes industriels ?
Les travaux de l’Assemblée nationale consacrés à Alstom dresseront ensuite un constat sévère : dissymétrie considérable des moyens judiciaires, insuffisante anticipation française, culture du renseignement économique moins développée et difficulté à accompagner des entreprises confrontées à la puissance des administrations américaines.
C’est ici, peut-être, que réside la véritable affaire Alstom.
Non dans la certitude commode d’un complot.
Mais dans la découverte autrement plus dérangeante d’une asymétrie.
Les États-Unis possédaient un appareil juridique puissant.
Des procureurs spécialisés.
Des services de renseignement considérables.
Une monnaie mondiale.
Un marché auquel aucune multinationale ne pouvait aisément renoncer.
Une capacité de sanction.
Et, surtout, une culture parfaitement assumée de la défense de leurs intérêts.
Face à cela, la France découvrait que posséder des industries stratégiques ne suffit pas à constituer une puissance lorsque manquent certains des instruments nécessaires à leur protection.
BNP Paribas : lorsque le dollar devient frontière
La même année, un autre choc survient.
En juin 2014, BNP Paribas accepte de plaider coupable aux États-Unis et de verser près de 8,9 milliards de dollars au titre de transactions réalisées, notamment en
dollars et par le système financier américain, pour le compte d'entités soudanaises, iraniennes et cubaines soumises aux sanctions de Washington. La banque reconnaît avoir délibérément dissimulé certaines de ces opérations.
Là encore, point d’innocence à fabriquer.
Mais le montant sidère.
Et surtout, il révèle une géographie de la puissance que les atlas représentent mal.
Le territoire américain ne s’arrête pas toujours aux côtes de Virginie ou de Californie.
Lorsqu’une transaction mondiale passe par le système financier américain, elle rencontre la juridiction américaine.
Lorsqu’une banque internationale dépend de l’accès au dollar et aux chambres de compensation de New York, une décision prise à Washington acquiert une portée que peu de capitales sont capables d’égaler.
Le dollar n’est donc pas seulement une monnaie.
Il est aussi un instrument de puissance.
Ce qu’un porte-avions permet dans un détroit, une monnaie dominante peut parfois le permettre dans un bilan comptable :
rendre très coûteux le choix d’ignorer celui qui la contrôle.
2018 : peut-on décider sans pouvoir assumer sa décision ?
L’affaire iranienne rend cette contradiction presque parfaite.
En 2015, la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Russie, la Chine et l’Union européenne concluent l’accord sur le nucléaire iranien.
Trois ans plus tard, Donald Trump en retire unilatéralement les États-Unis et rétablit les sanctions américaines.
Paris veut préserver l’accord. Berlin, Londres et Bruxelles le souhaitent tout autant. Mais quid des entreprises ?
Elles savent où se trouve le rapport de force. Et elles regardent Washington.
TotalEnergies, engagé dans le gigantesque projet gazier de South Pars 11, annonce qu’il ne pourra poursuivre ses activités sans dérogation américaine. Le groupe explique alors que les banques américaines participent à plus de 90 % de ses opérations mondiales de financement, qu’une part importante de son actionnariat est américaine et qu’il dispose de milliards de dollars d’actifs aux États-Unis.
Le rapport de forces tient presque tout entier dans ces chiffres.
La France possède une politique étrangère.
L’Europe possède une politique étrangère.
Mais une entreprise française, confrontée au choix entre un projet iranien et une exposition considérable aux sanctions américaines, tire les conséquences de sa dépendance.
Dès lors surgit une question presque brutale :
à quoi sert la liberté de décider si l’on ne possède pas les moyens de supporter les conséquences de sa décision ?
Nous touchons ici au coeur de la puissance moderne.
La souveraineté n’est pas seulement pouvoir dire non.
C’est pouvoir survivre à son propre non.
AUKUS : quand l’allié redevient rival
Puis vint septembre 2021.
Cette fois, aucun procureur.
Aucun tribunal.
Aucune amende.
Seulement la vieille politique des puissances.
L’Australie met fin au programme de douze sous-marins conventionnels conclu avec la France et annonce avec les États-Unis et le Royaume-Uni la naissance d’AUKUS, partenariat stratégique ouvrant notamment la voie à l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire.
Paris découvre qu’une négociation majeure concernant ses intérêts industriels, militaires et indo-pacifiques s’est conduite entre ses alliés sans consultation préalable. La crise est d’une gravité exceptionnelle : pour la première fois de l’histoire des relations franco-américaines, la France rappelle son ambassadeur à Washington, ainsi que celui de Canberra.
Quelques semaines plus tard, Emmanuel Macron déclarera publiquement que Hon. Scott Morrison AC lui avait menti sur le sort du contrat. L’Élysée parlera officiellement d’une rupture de la relation de confiance avec l’Australie.
AUKUS n’est pas Alstom.
Et c’est précisément ce qui rend le rapprochement intéressant.
Dans Alstom, la puissance s’exprimait par le droit, la justice, l’économie et les rapports de dépendance.
Dans AUKUS, elle redevient diplomatie, renseignement, industrie de défense et stratégie.
Mais une même vérité traverse les deux épisodes :
l’alliance n’abolit jamais l’intérêt national.
Washington voulait renforcer son architecture stratégique face à la Chine dans l’Indopacifique.
Canberra estimait que ses besoins de sécurité avaient changé.
Londres y trouvait l’occasion d’accroître son rôle stratégique dans la région.
Et la France ?
Ses intérêts ne pesèrent pas suffisamment lourd pour arrêter le choix des trois autres.
La méthode fut brutale.
La confiance fut blessée.
Mais la logique, elle, est aussi vieille que les nations.
Amis
Ce serait pourtant mutiler l’histoire que de réduire les relations franco-américaines à cette succession de rapports de force.
Bien avant Suez, bien avant le dollar, bien avant les procureurs américains et les rivalités industrielles, un jeune Français de dix-neuf ans traversa l’Atlantique pour rejoindre un peuple dont l’indépendance demeurait incertaine.
Il s’appelait Lafayette.
En 1777, il rejoignit à ses frais les insurgés américains et l’armée de George Washington. Un an plus tard, après Saratoga, la France de Louis XVI conclut officiellement son alliance avec les États-Unis et engagea des moyens militaires, financiers et navals qui devaient se révéler décisifs jusqu’à Yorktown.
Il y avait chez Lafayette une conviction.
Chez Vergennes, ministre de Louis XVI, il y avait également un calcul : la révolte américaine offrait à la France l’occasion d’affaiblir la Grande-Bretagne, sa grande rivale, après l’humiliation de la guerre de Sept Ans.
Lafayette avait le coeur d’un ami ; Vergennes avait la raison d’un ministre. L’Amérique eut besoin des deux.
Tout est peut-être déjà là.
L’amitié des hommes.
Et l’intérêt des États.
Puis vinrent 1917.
La Normandie.
Les cimetières où reposent de jeunes Américains morts sur une terre qu’ils connaissaient à peine avant de venir contribuer à sa libération.
Cette histoire existe.
Elle compte.
Elle oblige même.
Les peuples peuvent avoir des amis.
La mémoire possède ses fidélités.
Alliés
Les États, eux, organisent leurs intérêts.
La France et les États-Unis appartiennent à la même alliance militaire. Leurs armées coopèrent. Leurs services travaillent ensemble. Leurs diplomaties partagent des objectifs essentiels. Les deux nations sont liées par des valeurs, des intérêts et une architecture de sécurité communes.
Elles sont alliées.
Mais une alliance n’est pas une abdication.
Elle n’oblige pas Washington à adopter tous les intérêts français.
Pas davantage qu’elle n’oblige Paris à adopter toutes les préférences américaines.
De Gaulle l’avait compris en 1966.
Jacques Chirac le rappela à sa manière en 2003 lorsque, tout en revendiquant l’amitié française pour les États-Unis, il refusa de suivre Washington dans une guerre d’Irak qu’il estimait alors évitable.
Être allié, ce n’est pas toujours dire oui.
C’est pouvoir dire non sans devenir ennemi.
Rivaux
Et puis demeure le monde tel qu’il est.
Une entreprise américaine et une entreprise française veulent le même marché.
Une technologie américaine concurrence une technologie française.
Deux diplomaties convoitent la même influence.
Deux industries veulent équiper le même pays.
Deux nations alliées peuvent vouloir façonner différemment le même ordre international.
Alors l’ami devient concurrent.
L’allié devient rival.
Non parce que l’amitié était mensongère.
Mais parce que les nations peuvent partager des valeurs sans partager tous leurs intérêts.
C’est peut-être là que la France s’est quelquefois trompée.
Non en faisant confiance à l’Amérique.
Mais en confondant parfois la confiance avec le renoncement aux moyens de se prémunir.
Il n’est nul besoin de nier l’amitié pour reconnaître les intérêts.
Il faut seulement cesser de demander à la première d’abolir les seconds.
La souveraineté n’est pas la solitude
Il serait facile, au terme de cette histoire, de conclure :
méfions-nous des Américains.
Ce serait la leçon la plus pauvre.
Les États-Unis défendent leurs intérêts.
Pourquoi ne le feraient-ils pas ?
La véritable question est ailleurs :
pourquoi sommes-nous quelquefois surpris qu’ils le fassent ?
Et surtout :
avons-nous les moyens de défendre les nôtres ?
La leçon de Suez ne commande pas de quitter nos alliances.
Celle d’Alstom n’est pas de soustraire les entreprises françaises au droit.
Celle de BNP Paribas n’est pas de décréter du jour au lendemain la disparition du dollar.
Celle d’AUKUS n’est pas de transformer Washington en adversaire.
Toutes disent autre chose.
Qu’un pays qui veut demeurer libre doit posséder les instruments de sa liberté.
Une justice capable de poursuivre efficacement la corruption internationale, afin que d’autres n’aient pas à le faire à sa place.
Un droit suffisamment robuste pour protéger ses intérêts légitimes.
Des services qui comprennent que la souveraineté se défend aussi dans l’économie, l’industrie, la technologie et l’information.
Des entreprises stratégiques que l’on sache reconnaître comme telles avant que leur avenir ne soit décidé dans l’urgence.
Une monnaie européenne dont le rôle international réduise certaines dépendances.
Une diplomatie soutenue par les moyens économiques, industriels et militaires de ses ambitions.
Une Europe capable, enfin, lorsque ses intérêts fondamentaux sont engagés, de faire produire à ses propres décisions des conséquences que les autres ne puissent simplement ignorer.
Car la souveraineté n’est pas l’autarcie.
Elle n’est pas davantage l’illusion de pouvoir vivre sans alliés.
Elle est la capacité de choisir ses dépendances plutôt que de les subir.
Soixante-dix ans après Suez
À Suez, en 1956, la France découvrit que l’alliance n’abolissait pas le rapport de puissance.
Avec Alstom, elle découvrit que la puissance ne se comptait plus seulement en divisions, en navires ou en ogives, mais aussi en lois, en monnaies, en renseignements, en technologies et en tribunaux.
Avec AUKUS, elle redécouvrit enfin une vérité plus ancienne encore : deux alliés peuvent partager l’essentiel et s’opposer brutalement lorsque leurs intérêts cessent de coïncider.
Les instruments ont changé.
Le rapport de puissance, lui, demeure.
Voilà pourquoi l’affaire Alstom dépasse Alstom.
Elle appartient à une histoire plus vaste : celle d’une France qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, cherche la juste distance avec une Amérique dont elle partage souvent les combats, sans pouvoir toujours partager les intérêts.
Ni hostilité.
Ni soumission.
Ni naïveté.
L’amitié des peuples mérite d’être préservée.
L’alliance des nations mérite d’être cultivée.
La rivalité des puissances mérite d’être comprise.
Car un allié digne de ce nom n’est pas celui auquel une nation remet le soin de défendre ses intérêts.
C’est celui aux côtés duquel elle demeure assez forte pour continuer de les défendre elle-même.
Amis par la mémoire. Alliés par choix et par nécessité. Rivaux lorsque nos intérêts l’ordonnent.
Et peut-être la souveraineté commence-t-elle précisément le jour où une nation devient assez lucide pour ne plus confondre les trois.


